Dou­ceur des cha­lands qui passent

Aujourd'hui en France - - VOTRE SOIRÉE TÉLÉVISION - Saint-An­dré-des-Eaux (Loire-At­lan­tique) De nos en­voyés spé­ciaux Textes : PIERRE VAVASSEUR Pho­tos : JEAN-BAP­TISTE QUEN­TIN

HIER MA­TIN aux pre­mières heures, dans les ma­rais du pays de Retz dans le Val de Loire, un si­lence dé­jà em­bra­sé de lu­mière apai­sait tout. Ac­cro­chés aux char­dons, des cha­pe­lets de toiles d’arai­gnée pro­po­saient en étin­celles leurs ma­nèges de ro­sée, bra­ce­lets et col­liers des che­mins de cam­pagne. Ce se­rait une jour­née douce. Un di­manche au bord de l’eau. Il suf­fi­rait de pas­ser le pont, ce­lui de Saint-Na­zaire, ga­gner Gué­rande, puis dé­rou­ler un der­nier ar­pent de route vers Saint-An­dré-des-Eaux, en Brière.

La Brière aus­si, avec ses chaumes et ses huttes, ses ca­naux dis­si­mu­lés, est un ter­ri­toire de si­lence. On l’ap­pelle le pays des eaux dor­mantes. Dé­ran­gez un buis­son, écar­tez un ri­deau de branches, et vous tom­be­rez sous les om­brages sur la co­lonne ver­té­brale de la ré­gion : ses cha­lands ali­gnés mu­seau à mu­seau. C’est avec eux qu’on va ra­mas­ser la tourbe, cette terre lourde, noire et com­pacte qui se dé­coupe en mottes et qui, de­puis que la Brière existe — c’est dire s’il faut na­vi­guer loin —, a ser­vi de com­bus­tible à ses ha­bi­tants.

Ce di­manche, jus­te­ment, pour cette 51e édi­tion, les cha­lands sont à la pa­rade. Cent mille fleurs fraîches. Des em­bar­ca­tions trans­for­mées en chars flot­tants par des cen­taines de bé­né­voles. Il y a chaque an­née un thème. Il s’agit cette fois de lon­ger le cours des an­nées 1940 en Brière. La sta­tue de Notre-Dame de Bou­logne, qui vient de loin, Lourdes puis Bou­logne-sur-Mer, a fait son grand re­tour en ma­ti­née. En 1944, elle avait dé­jà tra­ver­sé la ré­gion et par­ti­cu­liè­re­ment Saint-An­dré-des-Eaux. A l’ori­gine, il était ques­tion de faire re­ve­nir la foi lors­qu’elle par­tait à vau-l’eau. A l’époque, la po­pu­la­tion lui a char­gé sa barque. La Brière avait une prière : la Vierge pour­rait-elle éga­le­ment faire ren­trer ses sol­dats et ses pri­son­niers ?

Dans les limbes du temps

Un stand en plein air pré­sente le sa­lais. L’ou­til coupe verticalement la tourbe. Ou la marre, une bêche au pla­teau ho­ri­zon­tal qui sert à en­le­ver les mottes dans les tour­bières. Ce tronc tor­tu­ré s’ap­pelle le mor­ta. C’est un arbre fos­sile — chêne ou châ­tai­gnier — ava­lé par le sol il y a 4 500 ans. Une cha­pelle en chaume aux di­men­sions ré­duites, avec croix et clo­cher, pa­raît de l’in­té­rieur tres­sée de so­leil. Al­lons à la pa­rade. Dans un en­tre­lacs de ver­dure et d’étangs où ca­cardent des oies entre les co­cardes s’avancent un à un ces ba­teaux-bou­quets flam­bant de cou­leurs sur le mi­roir de l’eau.

Des fi­gu­rants en cos­tume re­jouent l’his­toire ra­con­tée par un grand-père à sa pe­tite Ca­pu­cine. Tra­vail de la tourbe, lé­gendes kor­ri­ganes, actes de ré­sis­tance. Fleur par­mi les fleurs sur le cha­land mu­ni­ci­pal, Miss Loire-At­lan­tique, Claire Fou­cher, est jus­te­ment na­tive de Saint-An­dré. La jeune femme a la grâce se­reine du cha­land qui passe et qui, dans la fa­meuse chan­son qu’in­ter­pré­ta cette fleur de Lys Gau­ty, mais aus­si Ti­no Ros­si, « glisse sans trêve sur l’eau de sa­tin ». Le ba­teau qui s’ap­proche re­pré­sente le mou­lin du bourg de Batz, si­tué plus bas sur la côte, aux portes des ma­rais sa­lants de Gué­rande, qui res­semblent au cré­pus­cule à un mi­roir bri­sé. Sa­viez-vous que les ailes des mou­lins tournent tou­jours à l’en­vers des ai­guilles d’une montre ? Preuve que le temps, ici, n’avance plus. En tout cas pas plus vite qu’un cha­land fleu­ri, et n’a de rides que celles de l’onde.

Saint-An­dré-des-Eaux (Loire-At­lan­tique), hier. Au fil de l’eau scin­tillante de la Brière, les son­nets de Du Bel­lay semblent ryth­mer la Fête des cha­lands fleu­ris.

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