« Un mé­di­ca­ment contre le réel »

Bri­gitte Job­bé-Du­val,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Pro­pos recueillis par ÉMI­LIE TORGEMEN E.T.

FASCINÉE par le phé­no­mène Po­ké­mon Go, l’his­to­rienne et lu­do­logue (créa­trice de jeux) es­time que cette pre­mière in­ven­tion « va ou­vrir un nou­vel es­pace lu­dique ». Qu’est-ce qui rend les joueurs ac­cros ? BRI­GITTE JOB­BÉ- DU­VAL. Si cette ap­pli est sé­dui­sante, c’est qu’elle fait sor­tir les gens de chez eux. Les jeux vi­déo, de cartes ou de billes se tiennent d’ha­bi­tude dans un es­pace li­mi­té. Avec Po­ké­mon Go, le jeu en­va­hit tout l’es­pace… et toute la jour­née. Ven­dre­di, j’étais au res­tau­rant avec des amis, l’un d’eux, la tren­taine, nous a quit­tés d’un coup pour at­tra­per un Po­ké­mon ! Et il ne s’en est pas caché, parce que, là où les in­ven­teurs ont été très ma­lins, c’est qu’ils ont le­vé la plu­part des freins qui culpa­bi­lisent. On est loin de l’image de l’au­tiste qui joue seul sur son or­di­na­teur. La fo­lie Po­ké­mon ne touche pas que les en­fants… Lar­ge­ment. Parce que Po­ké­mon Go s’ap­puie sur des tech­no­lo­gies de­ve­nues na­tu­relles (prendre des pho­tos, uti­li­ser un GPS sur son té­lé­phone) di­sons jus­qu’à 70 ans. Comme le Tri­vial Pur­suit sor­ti en 1979, une force de ce jeu est que plu­sieurs gé­né­ra­tions s’amusent en­semble. Par ailleurs, les études montrent que les prin­ci­paux adeptes de jeux sur smart­phone sont… des femmes de 40 ans qui courent entre tra­vail et en­fants et n’ont pas une mi­nute à elles. Sur leur por­table, elles dé­con­nectent dans le mé­tro, au su­per­mar­ché… Comme d’autres jeux, Po­ké­mon Go de­vient un mé­di­ca­ment contre le réel, quand il est trop pé­nible, qu’on an­goisse ou qu’on s’en­nuie. Ne va-t-on pas se las­ser vite d’at­tra­per des pe­tites bêtes ? Je pa­rie que la fo­lie Po­ké­mon va du­rer. Ce n’est qu’un dé­but, seules 10 % des fonc­tion­na­li­tés ont été dé­ployées. Il y au­ra de plus en plus de Po­ké­mon à cap­tu­rer et de ma­nière plus com­plexe. On peut ima­gi­ner des échanges plus pous­sés entre joueurs ou du troc. Ce jeu ouvre un nou­vel es­pace lu­dique. Il y en au­ra d’autres dans la fou­lée. En Bel­gique, les joueurs de Po­ké­mon Go peuvent éco­per d’une amende de 55 € : la po­lice va ver­ba­li­ser les pié­tons qui se pré­ci­pi­te­raient sur la chaus­sée les yeux ri­vés sur leur écran pour cap­tu­rer leur créa­ture pré­fé­rée. En France, on a rap­por­té le cas d’adeptes qui se ruent dans des com­mis­sa­riats ou dans… des ci­me­tières. Un dé­pu­té les Ré­pu­bli­cains, Vincent Le­doux, pro­pose de lé­gi­fé­rer pour en­ca­drer le jeu. Il s’in­ter­roge sur les don­nées per­son­nelles (adresse, té­lé­phone, tra­jets, etc.) des joueurs trans­fé­rées vers les ser­veurs de Nintendo. Il a adres­sé une ques­tion écrite à Axelle Le­maire, se­cré­taire d’Etat en charge du Nu­mé­rique. Dans l’en­tou­rage de la mi­nistre, où l’on dé­ment tout pro­jet de loi, les ré­cla­ma­tions du dé­pu­té sont ju­gées éton­nantes, comme celle-ci : « Au vo­lant ou à pied, il faut res­pec­ter les règles de cir­cu­la­tion. » De même, sur le vo­let pro­tec­tion des don­nées, au­cune ré­flexion spé­ci­fique n’est me­née. « Le jeu pose les mêmes ques­tions que les ré­seaux so­ciaux ou les ap­plis de car­to­gra­phie », ex­plique-t-on dans l’en­tou­rage d’Axelle Le­maire qui rap­pelle que le « pri­va­cy shield » (« bou­clier de sé­cu­ri­té ») né­go­cié à Bruxelles per­met dé­jà d’en­ca­drer les pra­tiques des géants amé­ri­cains de l’In­ter­net. Pour ras­su­rer les « dres­seurs » fran­çais, on in­siste au mi­nis­tère sur « la loyau­té des plates-formes » pré­vue par la nou­velle loi nu­mé­rique. En clair, les condi­tions gé­né­rales d’in­for­ma­tion qu’on a ac­cep­tées sans lire les pe­tites lignes de­vront être com­pré­hen­sibles avec des pic­to­grammes ou des codes cou­leurs.

Pas de pro­jet de loi Pi­ka­chu

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