« Il a com­men­cé à se lâ­cher sur les Arabes »

Au­drey*,

Aujourd'hui en France - - SOCIÉTÉ - Le su­pé­rieur d’Au­drey Pro­pos recueillis par MERYL LOISEL T.B.

APRÈS UN MAS­TER EN DROIT, Au­drey* avait en­fin trou­vé un stage pour l’été. Trois mois dans le ca­bi­net d’un avo­cat pa­ri­sien. Mais c’est un peu mé­fiante que cette jeune fille de 26 ans dont le nom de fa­mille tra­duit les ori­gines magh­ré­bines se pré­sente dé­but juillet. « Lors de notre en­tre­tien té­lé­pho­nique, il m’a de­man­dé si j’étais de confes­sion mu­sul­mane et si je fai­sais le ramadan. Sur le coup, j’ai été très sur­prise et j’ai pré­fé­ré ré­pondre avec hu­mour en ex­pli­quant que j’étais vé­gé­ta­rienne et en iro­ni­sant sur les consé­quences de mon ré­gime ali­men­taire pour le poste, ra­conte Au­drey. Il a ten­té de se jus­ti­fier de ma­nière éva­sive, pré­tex­tant qu’il vou­lait sa­voir avec qui il al­lait tra­vailler et que le ramadan pou­vait m’af­fai­blir. »

En dé­pit de cet épi­sode, une con­ven­tion de stage est si­gnée. « Au dé­but, même si l’ex­pé­rience pro­fes­sion­nelle était dé­ce­vante, ça ne se pas­sait pas trop mal, re­prend l’étu­diante. Mais pro­gres­si­ve­ment il a com­men­cé à se lâ­cher sur les Arabes, comme il di­sait. J’avais le sen­ti­ment qu’il me pro­vo­quait. C’était très désa­gréable. » Jus­qu’à ce jour où Au­drey l’en­tend dire lors d’une con­ver­sa­tion avec un tiers : « Ils sont fous ces Bou­gnoules. »

Ecoeu­rée, l’étu­diante dé­cide de faire part de son in­di­gna­tion à l’avo­cat. Nous avons pu écou­ter un en­re­gis­tre­ment de cette con­ver­sa­tion. « Je suis ra­ciste quand on voit des sa­lo- pards de 19 ans qui vont tuer des cu­rés, je n’ad­mets pas », lance l’homme de loi, en ré­fé­rence à l’as­sas­si­nat du père Ha­mel à Saint-Etienne-du-Rou­vray. Mais alors qu’Au­drey ex­pose cal­me­ment son ma­laise, ce der­nier in­siste : « Si ça ne vous convient pas, vous me dites ça ne me convient pas et vous me quit­tez. » « Je le main­tiens : ils sont fous ces Bou­gnoules », re­prend-il, fai­sant mine de ne pas com­prendre pour­quoi Au­drey se sen­ti­rait in­ju­riée.

La sta­giaire ne se dé­monte pas et ar­gu­mente en évo­quant fiè­re­ment ses « ori­gines ». « Quand on est fran­çais, on est fran­çais », ré­plique cet homme d’un cer­tain âge qui fait une al­lu­sion va­seuse à la mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, Na­jat Val­laudBel­ka­cem. Se ren­dant compte que la dis­cus­sion est vaine, Au­drey y met fin. En sor­tant du ca­bi­net, l’étu­diante est sous le choc : « Je me suis dit que je ne pou­vais pas res­ter sans rien faire. J’ai pen­sé à contac­ter SOS Ra­cisme, au moins pour connaître mes droits. J’étais en pleurs en les ap­pe­lant. » L’as­so­cia­tion va alors l’ac­com­pa­gner dans ses dé­marches pour por­ter plainte. Comme il s’agit de pro­pos in­ju­rieux qui ne la vi­sait pas di­rec­te­ment, cette si­tua­tion est dif­fi­cile à qua­li­fier. L’as­so­cia­tion en­vi­sage une plainte sous l’angle du harcèlement mo­ral dis­cri­mi­na­toire.

Une dé­ci­sion qui n’a pas été simple car, bien que vic­time dans cette af­faire, Au­drey s’in­quiète des consé­quences pour la suite de son par­cours pro­fes­sion­nel. D’au­tant qu’elle doit af­fron­ter une autre dif­fi­cul­té : re­trou­ver un stage en plein été.

« Je le main­tiens : ils sont fous ces Bou­gnoules »

* Le pré­nom a été chan­gé.

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