« Il n’y a plus qu’à ra­ser »

Re­né,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Les Pennes-Mi­ra­beau (Bouches-du-Rhône) De nos en­voyés spé­ciaux Lau­rie Re­né NI­CO­LAS JAC­QUARD

QUATRE BROUETTES pour une vie. Quelques vê­te­ments en­tas­sés à la va-vite. C’est tout ce que Lau­rie et Ch­ris­tophe ont pu sau­ver de l’in­cen­die. Après une nuit blanche chez des amis, le couple n’a pu que consta­ter hier ma­tin que leur sombre pres­sen­ti­ment s’était vé­ri­fié. Aux Pen­nesMi­ra­beau, che­min de l’In­fer­net, il avait re­ta­pé de ses mains la mai­son fa­mi­liale. « Trois an­nées à suer sang et eau. Trois an­nées à bos­ser tous les soirs jus­qu’à 2 heures du ma­tin, pour que ça ter­mine comme ça ! » se dé­sole Re­né, le père de Ch­ris­tophe. « Je me di­sais qu’au moins la moi­tié du bâ­ti­ment au­rait te­nu, lâche le fils. Même pas. Il n’y a plus rien. »

Ici, on connais­sait pour­tant l’en­ne­mi. Les guerres tiennent en trois dates. 1943 d’abord, lorsque des sol­dats amé­ri­cains d’un camp voi­sin ont mis le feu avec des mé­gots. « Mais à l’époque, il y avait très peu de mai­son », se sou­vient un ri­ve­rain. 2004 en­suite. Cette fois, les flammes ont lé­ché la mai­son. Elle avait dû son sa­lut à un ré­ser­voir de 100 m de long sur 1 m de hau­teur construit au cas où, ali­men­té par une pompe. A l’époque, en re­ve­nant sur les lieux, le père de Re­né avait chu­té et avait été hos­pi­ta­li­sé.

De­puis, Re­né n’avait eu de cesse d’aler­ter la mai­rie pour qu’une bouche à in­cen­die soit ins­tal­lée. En vain. « 2 500 € de taxe fon­cière chaque an­née, et pour­tant on nous a aban­don­nés », ful­mine-t-il, au mi­lieu de son ter­rain dont cer­tains arbres fument en­core, contem­plant d’un oeil hé­bé­té ce qui n’est plus qu’une ruine.

« Vers 15 h 30 mer­cre­di, on s’ap­prê­tait à al­ler se ba­la­der, ra­conte Lau­rie. D’un coup, le ciel s’est as­som­bri, comme en pleine nuit. » La voi­ture étant sur la ré­serve, la fa­mille file faire le plein de car­bu­rant. A son retour, elle de­vine que le pire se pré­pare. « C’était ir­res­pi­rable, re­prend Lau­rie. Les flammes en­tou­raient tout le quar­tier. L’air était rem­pli de par­ti­cules in­can­des­centes. » Mat­teo, 10 ans, le fils aî­né, est mis à contri­bu­tion. Un fou­lard hu­mide sur le vi­sage, il trempe une à une tout ce que la mai­son­née compte de ser­viettes. Les pom­piers sont ap­pe­lés à la res­cousse. « Ils ne sa­vaient plus où don­ner de la tête, mais ils ne sont ve­nus qu’avec 1 500 litres. Une goutte d’eau », dé­plore Re­né.

Car ra­pi­de­ment, alors que les po­teaux élec­triques s’em­brasent comme des brin­dilles, l’élec­tri­ci­té est cou­pée, ren­dant la pompe de la fa­mille hors ser­vice. A quelques di­zaines de mètres, le voi­sin, han­di­ca­pé men­tal, est pris au piège à son do­mi­cile. Re­né le sort de sa ma­sure, l’oblige à par­tir se mettre à l’abri. Lau­rie et les en­fants s’en­fuient avec d’autres ha­bi­tants. Mat­teo a juste le temps d’en­four­ner sa ta­blette et ses cartes Po­ké­mon dans un pe­tit sac. Dans un coin de l’ha­bi­ta­tion, Re­né reste désem­pa­ré, quand sur­vient l’ex­plo­sion des deux bou­teilles de gaz du voi­sin, qui en­flamme son propre ga­rage. « Si j ’ avais été de l’autre cô­té, je me trans­for­mais en torche vi­vante », as­sène le sep­tua­gé­naire, qui n’a plus d’autre choix que de se ré­soudre à par­tir. « Là, j’ai su que c’était vrai­ment fi­ni. »

Lui en est per­sua­dé : « Si la bouche d’in­cen­die avait été ins­tal­lée, la mai­son se­rait en­core là. Main­te­nant, il n’y a plus qu’à ra­ser et à re­par­tir de zé­ro. » Le vi­sage noir­ci de suie, Ch­ris­tophe ar­pente les dé­combres de l’ha­bi­ta­tion. « Ça, c’était le four à piz­za, dé­signe-t-il. Re­gar­dez là, c’est dingue, le coffre ré­cu­pé­ré aux Amé­ri­cains par mon grand-père n’est même pas noir­ci. Ils de­vaient mettre un pro­duit spé­cial des­sus. »

« Heu­reu­se­ment, j’ai em­me­né les pa­piers de l’as­su­rance », souffle Lau­rie. Maigre conso­la­tion car tout le reste est par­ti en fu­mée. « Je suis in­fir­mière, et je de­vais pas­ser un di­plôme de pué­ri­cul­ture, se dé­sole-t-elle. Je n’ai plus un cours. Je vais de­voir ar­rê­ter… » Toute la mé­moire fa­mi­liale s’est en­vo­lée. Ob­jets, pho­tos, bi­be­lots ne sont plus que cendres, dont l’odeur prend à la gorge. Va­len­tin, 3 ans, ré­clame ses jouets à ses pa­rents. Il n’en a plus un seul. « Quelques heures plus tôt, on re­gar­dait aux in­fos les feux qui dé­vastent Ma­la­ga, se sou­vient Lau­rie. Je me di­sais : Les pauvres. En quelques minutes ils ont tout per­du. Sans sa­voir que le même jour ce se­rait notre tour… »

Seul le pla­tane « de 1959 », dans la cour, semble vaillant. « Faut pas s’y fier. En ap­pa­rence il semble vert, mais il est cra­mé, pré­vient Re­né. Cette fois, le feu nous a ga­gné. »

« D’un coup, le ciel s’est as­som­bri, comme en pleine nuit » « Si j’avais été de l’autre cô­té, je me trans­for­mais en torche vi­vante »

@ni­co­jac­quard

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