Ri­ner, tout pour ar­ri­ver à l’or

JU­DO. C’est le grand jour pour le porte-dra­peau de la dé­lé­ga­tion fran­çaise. Ce­lui qui doit conduire le géant vers son deuxième titre olym­pique et le pro­pul­ser dans la lé­gende.

Aujourd'hui en France - - FAITS DIVERS - Rio de Ja­nei­ro (Bré­sil) D’un de nos en­voyés spé­ciaux SAN­DRINE LE­FÈVRE

Comp­teur ar­rê­té hier à 22 h 45 « QUATRE ANS pour une seule jour­née, vous vous ren­dez compte ? » Les yeux brillants, Ted­dy Ri­ner s’in­ter­roge. Quatre ans qu’il bosse, quatre ans qu’il en bave, quatre ans qu’il se fait le film de ce ven­dre­di 12 août 2016. Au­tant de sueur et de dou­leur pour un seul jour de com­pé­ti­tion. Une jour­née par­ti­cu­lière qui pour­rait faire de lui le plus grand ju­do­ka de tous les temps. Voyage au coeur des der­nières heures qui doivent me­ner Ted­dy à l’or. Ré­veil 6 h 30, pe­tit dé­jeu­ner 7 h 15, dé­part 8 h 20, échauf­fe­ment 9 h 30, pre­mier com­bat 11 heures… Chez Ted­dy Ri­ner, le ha­sard n’a pas sa place. Tout est mil­li­mé­tré. « Il connaît par­fai­te­ment la for­mule », ré­sume son coach Franck Cham­bi­ly, le seul qui, tout au long de la jour­née, mar­che­ra dans les pas du cham­pion. Ar­melle O’Brien, sa ki­né­si­thé­ra­peute, entre une pre­mière fois en scène avant l’échauf­fe­ment. « On prend une de­mi-heure pour re­lâ­cher, éti­rer, se­couer les jambes et les bras, his­toire qu’il res­sente son corps avant d’al­ler au fight. On a aus­si des pe­tits ri­tuels, s’il y a des straps, on fait le néces- saire pour at­ta­cher ses ar­ti­cu­la­tions, dé­taille-t-elle. Dans la jour­née je le re­vois pour des pe­tits bo­bos, s’il se coupe, s’il s’ar­rache un ongle, s’il a en­gor­gé dans les avant-bras (NDLR : en sai­sis­sant le ki­mo­no de l’ad­ver­saire, l’acide lac­tique s’ac­cu­mule dans les avant-bras et vous avez du mal à bou­ger les doigts) et qu’il a be­soin de les dé­tendre… » Ted­dy Ri­ner a aus­si un sac, une sorte de dou­dou qu’il traîne de­puis le dé­but de sa car­rière. A l’in­té­rieur, des di­zaines de gâ­teaux in­di­vi­duels, de com­potes à tous les goûts, de pa­quets de bon­bons « qui piquent ». « Je n’y touche pra­ti­que­ment pas, c’est là au cas où », pré­cise-t-il. S’il y a bien quelque chose de sai­sis­sant chez Ri­ner, c’est sa trans­for­ma­tion le grand jour ve­nu. « La veille, il n’est dé­jà plus avec vous, té­moigne sa ki­né. Lors de la séance de mas­sages qui pré­cède le cou­cher, il est dé­jà dans son ob­jec­tif. On n’en­tend alors que la mu­sique de sa play­list : Boo­ba, Cé­line Dion ou Bar­zot­ti… » Son ar­ri­vée à la salle est éga­le­ment dé­con­cer­tante. « Alors que, dans le bus, il plai­sante en­core, en une frac­tion de se­condes il se mé­ta­mor­phose, re­vêt son masque de guer­rier, pour­suit Ar­melle. On le re­trouve alors im­pas­sible. » « Cette concen­tra­tion ins­tan­ta­née, ce n’est pas don­né à tout le monde », note Cham­bi­ly. Entre deux com­bats, casque sur les oreilles, l’oc­tuple cham­pion du monde s’isole dans la salle d’échauf­fe­ment, là où les ta­pis sont les plus moel­leux. « On ne se parle pra­ti­que­ment pas, re­marque Franck Cham­bi­ly. On se connaît tel­le­ment que je sais quand in­ter­ve­nir. Je suis pré­sent phy­si­que­ment, à 2 ou 3 m. Si je lis une in­quié­tude, je vais le voir. Si je sens que tout va bien, je reste en re­trait. »

Les seuls vé­ri­tables échanges ont lieu dans les mo­ments clés. « A l’échauf­fe­ment et avant chaque com­bat pour évo­quer la tac­tique », pré­cise l’en­traî­neur. Le mes­sage d’avant la fi­nale pour­rait être fort. « J’ai re­fait le scénario plu­sieurs fois dans ma tête mais je m’adap­te­rai au mo­ment ve­nu, tel­le­ment de choses sont pos­sibles », sou­ligne Franck Cham­bi­ly. Lors de cette jour­née, Ted­dy Ri­ner ne sor­ti­ra de sa bulle que lors de la pause, qui in­ter­vient après les quarts de fi­nale. « Il sera ques­tion de tout sauf de ju­do », sou­ligne le coach. C’est aus­si le mo­ment où Ted­dy croise sa fa­mille pour quelques minutes de grâce. In­vain­cu de­puis 2010, Ted­dy Ri­ner semble mar­cher sur l’eau. « Pour­tant, je sur­veille tous mes ad­ver­saires », pré­cise-t-il. Il les connaît tous, qua­si­ment par coeur. Pen­dant la jour­née, il garde un oeil sur eux grâce aux écrans de té­lé­vi­sion ins­tal­lés dans la salle d’échauf­fe­ment.

Franck Cham­bi­ly est là pour ana­ly­ser, dé­cor­ti­quer chaque com­bat et rap­pe­ler la tac­tique à em­ployer. « Mon rôle est d’être pré­sent pour le gui­der, d’être son épaule », pré­cise le coach. Des re­gards se croisent par­fois. « Je me sou­viens de cette fi­nale des Cham­pion­nats du monde à Rio en 2013, au mo­ment d’en­trer pour la fi­nale, j’ai une pen­sée pour mon ad­ver­saire bré­si­lien, Ra­fael Sil­va, ra­conte Ri­ner. A l’époque, j’ai dé­jà cinq titres, je me dis que peut-être lui aus­si mé­rite d’en ga­gner au moins un dans sa vie. Il est chez lui, de­vant son pu­blic, il n’a pas le droit de dé­ce­voir et moi, je suis là, pour l’em­pê­cher de le faire. Est-ce que je suis trop gen­til à ce mo­ment-là ? Je vais le battre, c’est hor­rible pour lui, mais c’est le sport. »

« Il a un vrai res­pect pour ses ad­ver­saires, in­siste Cham­bi­ly. J’es­saie de me mettre à sa place, quand t’es cham­pion olym­pique, huit fois cham­pion du monde, il doit bien y avoir un mo­ment où tu te crois in­vin­cible… Je n’ai pour­tant pas l’im­pres­sion que ce genre de pen­sée tra­verse l’es­prit de Ted­dy. Sa re­mise en cause est per­ma­nente. »

Il a ses pe­tits ri­tuels Il parle très peu Il sur­veille ses ad­ver­saires

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