Ver­sailles les pieds dans l’eau

Aujourd'hui en France - - VOTRE SOIRÉE TÉLÉVISION - MAGUELONE BONNAUD

VITE, SI­GNER, ne pas se lais­ser dou­bler. Le roi des Belges, conquis par la beau­té folle du site — flèche ro­cailleuse poin­tée dans la mer, lé­chée par les vagues — convoite éga­le­ment cette terre sau­vage du cap Fer­rat.

1905 : la haute so­cié­té se bous­cule sur la Côte d’Azur. La ba­ronne Béa­trice Ephrus­si Roth­schild, 41 ans, est très riche et fé­rue d’art. Ache­ter ce pro­mon­toire de 7 ha de ter­rain ro­cheux, à che­val entre la rade de Ville­franche-sur-Mer et celle de Beau­lieu­sur-Mer, est une brou­tille pour celle qui vient d’hé­ri­ter de l’équi­valent de 700 M€ à la mort de son père, le ba­ron Al­phonse de Roth­schild.

Rien n’est trop beau pour son pro­jet de pa­lais ins­pi­ré de la Re­nais­sance ita­lienne. Les plus pres­ti­gieux ar­chi­tectes sont écar­tés avant qu’elle ne jette son dé­vo­lu sur Jacques-Mar­cel Au­bur­tin, Grand Prix de Rome, qui ré­pond à tous ses désirs. Quant aux pay­sa­gistes mis­sion­nés pour trans­for­mer la ro­caille en éden, ils sont par­mi les plus re­nom­més du mo­ment.

Pour meu­bler son pa­lais rose — la cou­leur fé­tiche de la dame dont la garde-robe ne dé­pare pas —, la digne re­pré­sen­tante de cette fa­mille de col­lec­tion­neurs s’offre les plus belles pièces : ta­pis­se­ries des Go­be­lins et d’Au­bus­son, por­ce­laine dé­li­cate, ta­bleaux de maître, mo­bi­lier de re­nom… L’hé­ri­tière, qui sé­jour­ne­ra seule­ment une di­zaine d’hi­vers dans cette vil­la en com­pa­gnie de ses deux singes et de sa man­gouste, fait ve­nir les oeuvres en train de­puis Paris et choi­sit à même le quai de la gare de Beau­lieu ce qui mé­rite d’or­ner son joyau mé­di­ter­ra­néen.

Des jar­dins à cou­per le souffle

Au­jourd’hui tou­jours, alors que les quelque 130 000 vi­si­teurs an­nuels (c’est l’un des sites les plus vi­si­tés de la Côte d’Azur) dé­am­bulent li­bre­ment, casque aux oreilles, dans cette bon­bon­nière raf­fi­née, du pa­tio aux co­lon­nades de marbre de Vé­rone au grand salon XVIIIe, ils s’étonnent de la ri­chesse des oeuvres : ta­pis com­man­dé par Louis XIV pour le pa­lais du Louvre, table de whist et se­cré­taire ayant ap­par­te­nu à Ma­rie-An­toi­nette, gué­ri­don du ta­ble­tier de Louis XV, la­vis du peintre Fra­go­nard, toiles de Tie­po­lo et Car­pac­cio, boi­se­ries dé­li­cates… Chaque pièce, qui offre une vue cha­vi­rante sur le bleu ma­rin à tra­vers de larges fe­nêtres, dé­livre ses tré­sors. Pre­nez cette ma­gni­fique soie­rie de Chine, bro­dée de fleurs et d’oi­seaux, qui orne le lit de dame Béa­trice dans sa chambre à l’étage. Dé­cou­vrez cette col­lec­tion unique de por­ce­laine fran­çaise, is­sue des Ma­nu­fac­tures de Sèvres et de Vin­cennes, consi­dé­rée comme l’une des plus belles de France, voire du monde.

Mais évo­quer la vil­la Ephrus­si de Roth­schild sans par­ler de ses jar­dins se­rait un sa­cri­lège. Béa­trice a éga­le­ment mis son raf­fi­ne­ment et sa for­tune au ser­vice de la na­ture : pas moins de neuf jar­dins thé­ma­tiques « re­mar­quables » — fran­çais, ja­po­nais, exo­tique, pro­ven­çal, flo­ren­tin, la­pi­daire, es­pa­gnol, ro­se­raie… — ont fi­ni par voir le jour entre ciel et mer, après des an­nées de ter­ras­se­ment, dy­na­mi­tage, et af­fai­re­ment de cen­taines d’ou­vriers di­li­gents. Le ré­sul­tat est un voyage qu’il faut prendre le temps de sa­vou­rer.

Saint-Jean-Cap-Fer­rat (Alpes-Ma­ri­times). En 1905, alors que la so­cié­té mon­daine se bous­cule sur la Côte d’Azur, la ba­ronne Béa­trice de Roth­schild s’em­pare de ce ter­rain sau­vage pour y construire un somp­tueux pa­lais rose, sa cou­leur fé­tiche.

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