Nice ne sèche pas ses larmes

TER­RO­RISME. Un mois tout juste après l’at­ten­tat qui a fait 85 morts, plus de 400 bles­sés et des mil­liers de trau­ma­ti­sés, la flamboyante de la Côte d’Azur a per­du de son in­sou­ciance.

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Nice (Alpes-Ma­ri­times) De nos en­voyés spé­ciaux Un ser­veur, qui fond en­suite en larmes Mi­ckaël, mar­chand de confi­se­ries CHRISTEL BRIGAUDEAU

IL FLOTTE dans l’air un par­fum de crème so­laire. A la plage, les loueurs de ma­te­las trans­pirent en ou­vrant des pa­ra­sols pour des dames élé­gantes et, sur les pla­cettes du Vieux-Nice, on s’at­tarde de­vant les por­trai­tistes et les mar­chands de glace. Certes, il y a « un peu moins de monde » que d’or­di­naire, dit-on der­rière les ti­roirs-caisses de la cin­quième ville de France, et le tra­di­tion­nel feu d’ar­ti­fice du 15 août ne se­ra « évi­dem­ment » pas ti­ré de­main, mais Nice l’es­ti­vale, Nice la brillante est de re­tour, qu’on se le dise ! C’est en tout cas la ré­ponse que vou­draient ap­por­ter les com­mer­çants et res­tau­ra­teurs quand on leur de­mande comment va la vie, un mois « après ». Inu­tile de fi­nir la phrase : l’im­pen­sable a fi­gé le temps le 14 Juillet sur la pro­me­nade des An­glais, quand Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel, au vo­lant d’un 19 t, a se­mé la mort lors une fête em­blé­ma­tique, fai­sant 85 morts, plus de 400 bles­sés et des mil­liers de trau­ma­ti­sés.

« Oh, vous sa­vez, nous, on a rou­vert dès l e len­de­main, pour le prin­cipe, et on a fait le plein », ra­conte ce ser­veur dans le centre. Il pour­suit, plus bas : « On ne parle pas beau­coup de tout ce­la, on n’est pas en­core prêts. On fait mine de… » Et il fond en larmes. Un mois après les évé­ne­ments, la carte pos­tale de l’autre ville lu­mière se cra­quelle vite, comme de la pein­ture trop fraîche au so­leil. Juan, chauf­feur de tram de 53 ans, a at­ten- du cette se­maine pour re­ve­nir sur la pro­me­nade, trop ému jus­qu’ici pour fou­ler le sol où son fils, fi­na­le­ment sain et sauf, a frô­lé la mort. Jean-Mi­chel, dont les pe­tits-en­fants ont été bles­sés, évite en­core soi­gneu­se­ment l’ave­nue.

« Il faut lais­ser du temps au temps, on ne peut pas re­prendre comme si de rien n’était », sou­pire Mi­ckaël, le mar­chand de conf i s e r i e s i ns t a l l é face à l’hô­tel Mé­ri­dien, sur la Prom, exac­te­ment là où le ca­mion meur­trier a fi­ni sa course, il y a un mois. Le ven­deur de bon­bons était aux pre­mières loges, il a cou­ru comme ja­mais dans sa vie. « Je me suis ar­rê­té dix jours et je suis re­ve­nu, c’est mon tra­vail, il faut bien, ex­plique-t-il. Je vais voir une psy­cho­logue qui me dit qu’elle va m’en­le­ver de la tête les images de ce soir-là, mais je n’y crois pas tel­le­ment. Comment on peut s’en­le­ver ça de la tête ? »

L’idée d’une pos­sible nou­velle at­taque af­fleure chez les Ni­çois comme chez les tou­ristes. « Bien sûr qu’on a peur, mais il faut vivre avec. An­nu­ler au­rait été une mau­vaise idée », es­timent Tim et Ruth, jeunes ma­riés ve­nus de Ports­mouth (An­gle­terre) cé­lé­brer leur lune de miel dans la baie des Anges. Ils ont fait un dé­tour chez un fleu­riste pour dé­po­ser une rose blanche sur les quelques mètres de la pro­me­nade des An­glais trans­for­més en mé­mo­rial, face à un square rem­pli de pe­luches et de mes­sages de sou­tien aux vic­times. « On va prier pour les morts… En­suite, on ira boire un verre », ex­plique Tim, un peu pe­naud de cet étrange pro­gramme. Dif­fi­cile de conci­lier le re­cueille­ment avec le quo­ti­dien lé­ger et fes­tif d’une ville de la Ri­vie­ra. « Nice avec ses cou­leurs, avec sa lu­mière, ses fleurs… Ce n’est pas un dé­cor de cir­cons­tance », ana­lyse une pro­fes­sion­nelle de l’of­fice de tou­risme, où l’on se re­met dif­fi­ci­le­ment d’un car­nage sur­ve­nu « lors d’un évé­ne­ment or­ga­ni­sé par nous, pour le plai­sir des gens… ».

Cet après-mi­di, le club de foot, l’OGC Nice, joue­ra son pre­mier match de la sai­son de Ligue 1 avec un maillot im­ma­cu­lé ren­dant hom­mage aux vic­times. Les sup­por­teurs sont in­vi­tés à por­ter eux aus­si le blanc. L’ini­tia­tive ne convainc pas Mi­ckaël, l e mar­chand de bon­bons. « Ce match, il ne fal­lait pas le jouer du tout, mau­grée-t-il. Est-ce qu’on ne peut pas se pas­ser de foot­ball deux ou trois mois dans des cir­cons­tances pa­reilles ? Moi, je vou­drais qu’il n’y ait per­sonne au stade, on n’a pas le coeur à ce­la. »

A l’in­verse, Sa­mi, kios­quier sur la place du pa­lais de jus­tice, at­tend que la vie re­prenne, pour de vrai. « Pas pour des rai­sons éco­no­miques, pré­cise-t-il, mais pour pré­ser­ver notre mode de vie, sur le long terme. C’est ce­la qui est en jeu. »

« On ne parle pas de tout ce­la, on n’est pas en­core prêts. On fait mine de… » « Comment on peut s’en­le­ver ça de la tête ? »

Nice (Alpes-Ma­ri­times), ven­dre­di. La mer et le ciel sont d’un bleu écla­tant. Mais un mois après l’at­ten­tat, le temps semble fi­gé sur la pro­me­nade des An­glais. La ville reste bles­sée.

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