« Je ne sup­porte plus les rires »

Serge,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - CHRISTEL BRIGAUDEAU

MER D’ENCRE, ciel noir. Comme s’il at­ten­dait que les cou­leurs du de­hors res­semblent à son ma­laise in­té­rieur, Serge ne sort plus que la nuit sur la pro­me­nade des An­glais. Il y vient chaque soir, ob­serve à n’en plus fi­nir les pho­tos de vic­times dé­po­sées à même le sol, il ral­lume les bou­gies, pleure sans bruit, s’énerve aus­si quand s on cha­grin per­cute de plein fouet la joie d’es­ti­vants trop heu­reux. « Je ne sup­porte plus d’en­tendre les gens rire ici. Je ne veux pas gâ­cher leurs va­cances, mais c’est trop dur de les voir faire la fête après ce que j’ai vu », ex­plique-t-il. Une fois, il a failli en ve­nir aux mains avec un ma­lo­tru qui « trou­vait bien de faire un sel­fie de­vant les fleurs ».

Serge, qui adore dan­ser, était sur la Prom le 14 Juillet, cher­chant le meilleur or­chestre pour conclure la soi­rée après le feu d’ar­ti­fice. Il a vu le ca­mion meur­trier et a dé­cou­vert en­suite avec ef­froi, en cou­rant chez lui, une scène de guerre. Cet an­cien Pa­ri­sien, ar­ri­vé il y a quinze ans pour cou­ler une re­traite en­so­leillée face à la baie des Anges, amou­reux de la lu­mière et de la gaî­té azu­réennes, se de­mande au­jourd’hui s’il doit res­ter à Nice. La lé­gè­re­té n’est plus de mise.

« Les gens sont contents. Moi, j’ai en­vie de pleu­rer. Je pen­sais que ça al­lait pas­ser… mais ça ne passe pas, bal­bu­tie Serge en se­couant dou­ce­ment la tête. Je fe­rais peut-être mieux de dé­mé­na­ger en Bre­tagne, où sont mes ori­gines. On au­rait presque… comme du re­mords. Pour­quoi ces enf ants, ces gens sont morts et pas moi ? » Par­mi les vic­times et bles­sés, Serge, coif­feur de mé­tier, compte deux connais­sances. Les autres, il a ap­pris par coeur leurs noms, leurs his­toires à force de lire et d’écou­ter les ré­cits des autres éplo­rés. Serge sait bien qu’il se fait du mal. Ses frères, in­quiets, et ses amis veulent le rai­son­ner. Sur leurs conseils, il s’en­vo­le­ra bien­tôt pour des va­cances « loin de tout ça ». Mais, à chaque fois qu’il re­gar­de­ra son té­lé­phone por­table, il ver­ra la Prom : il a choi­si comme fond d’écran la fa­çade de l’hô­tel Ne­gres­co éclai­rée de bleu-blanc-rouge. Une pho­to prise le 14 Juillet, juste avant l’hor­reur. Il n’a pas pu l’en­le­ver.

« Je fe­rais peut-être mieux de dé­mé­na­ger en Bre­tagne, où sont mes ori­gines… »

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