La­ville­nie, au­to­por­trait d’un perché

Aujourd'hui en France - - EN FRANCE - Rio (Bré­sil) De l’une de nos en­voyés spé­ciaux Pro­pos re­cueillis par SANDRINE LEFÈVRE

C’EST UN PA­RI osé, presque fou, à la hau­teur des rêves de Re­naud La­ville­nie. Dans l’his­toire de la perche mon­diale, seul l’Amé­ri­cain Bob Ri­chards est par­ve­nu à conser­ver son titre olym­pique (1952 et 1956). C’était il y a tout juste soixante ans, une éter­ni­té, ou presque. Avant d’af­fron­ter le Bré­si­lien Da Sil­va, l’Amé­ri­cain Ken­dricks et le Ca­na­dien Bar­ber, le per­chiste de 29 ans s’est lon­gue­ment confié. « J’ai eu une en­fance nor­male. Mes pa­rents avaient une si­tua­tion so­ciale un peu dé­li­cate par­fois, on ne rou­lait pas sur l’or. J’avais le sens de la vraie va­leur des choses. J’ai tou­jours beau­coup ai­dé mon père, que ce soit dans les tra­vaux de la mai­son ou pour son tra­vail dans le mi­lieu des che­vaux. A l’époque, j’al­lais au col­lège. Cer­tains ma­tins, avant les cours, j’al­lais les nour­rir. Je don­nais des coups de main lors­qu’il fal­lait ré­pa­rer la clô­ture du champ. Je ne fai­sais pas de ca­prices pour ré­cla­mer des choses, et rien ne tom­bait du ciel.

» Ma pre­mière mo­by­lette pour al­ler au ly­cée a été un jo­li ca­deau d’an­ni­ver­saire. J’ai bos­sé tout un été pour me payer mon per­mis. Mon ar­rière-grand-mère, elle, me ré­pé­tait sou­vent : Tout tra­vail mé­rite sa­laire. Elle ne pou­vait pas conce­voir que je vienne en­tre­te­nir son jar­din uni­que­ment par plai­sir. Il fal­lait que je re­parte avec un pe­tit billet.

» La perche a vite oc­cu­pé ma vie. Une lé­gende veut que j’aie com­men­cé par la vol­tige, mais c’est faux : la vol­tige, j’ai dû en faire dix fois. C’est mon père, un peu casse-cou, qui était un mor­du. On avait des che­vaux à la mai­son, alors on s’amu­sait. Ma vé­ri­table his­toire spor­tive a com­men­cé à 7 ans par la perche avec mon père. J’ai ar­rê­té à 10 ans lors­qu’on a dé­mé­na­gé dans les Landes. Mon père avait un centre équestre, mais spé­cia­li­sé dans la ba­lade à che­val. Moi, je fai­sais du bas­ket. Dès le len­de­main de notre re­tour à Co­gnac, en 2001, j’ai fon­cé au stade re­prendre la perche.

» Ga­min, j’ai eu des mo­ments où je vou­lais être pom­pier, d’autres où je vou­lais être spor­tif. Dès le col­lège, le sport m’a plu, j’ai fait des études de Staps (NDLR : sciences et tech­niques des ac­ti­vi­tés phy­siques et spor­tives). Je me se­rais bien vu dans l’en­traî­ne­ment spor­tif. Ce que je fais me convient très bien, j’ai la chance de vivre des choses ex­tra­or­di­naires grâce à la perche. » « J’ai com­men­cé à ga­gner de l’ar­gent en 2008 et c’est en 2009 que je suis de­ve­nu un peu plus se­rein. Etre plus se­rein, c’était dé­jà m’ache­ter une voi­ture. L’an- née sui­vante, après les Cham­pion­nats d’Eu­rope de Bar­ce­lone (mé­daille d’or), j’ai fran­chi un cap en de­ve­nant pro­prié­taire. Ma prio­ri­té, c’était d’avoir mon chez-moi, de faire en sorte que, lorsque j’ar­rê­te­rai ma car­rière, ma mai­son soit payée. Je pense avoir été suf­fi­sam­ment in­tel­li­gent pour ne ja­mais flam­ber. Je ne suis pas du genre à avoir cinq voi­tures, quinze mo­tos et par­tir en va­cances aux quatre coins du monde. Mes dé­penses sont ré­flé­chies, et ça me fait par­fois bi­zarre de pou­voir ache­ter ce qui me fait plai­sir. Il y a deux ans, je me suis payé la Du­ca­ti qui me fai­sait rê­ver. Je n’ai pas eu à ré­flé­chir au fi­nan­ce­ment, juste à faire le chèque. Ça a été un très gros plai­sir.

» Ré­cem­ment, je me suis of­fert une Porsche ca­brio­let. Avant Londres dé­jà, je la vou­lais, je m’étais dit : Fais les Jeux et tu ver­ras. Après ma vic­toire, ça me ti­tillait. Je suis al­lé en es­sayer une, mais je n’ai pas réus­si à fran­chir le cap. Chaque an­née, j’avais une pé­riode du­rant la­quelle je re­gar­dais les an­nonces. Cet hi­ver, je me suis lan­cé (rires). Je ne fais pas d’achat im­pul­sif, même si, quand je suis al­lé à la conces­sion, la vente s’est faite en deux jours. Je n’ai pas la sen­sa­tion d’avoir pris une re­vanche sur la vie, c’est plu­tôt une su­perbe évo­lu­tion. Je sais d’où je viens, je sais où j’en suis main­te­nant, j’ai conscience du par­cours réa­li­sé. Il y a quinze ans, je n’étais pas non plus mal­heu­reux. Je n’ai ja­mais été en­vieux des autres. Mon meilleur ami, Di­mi­tri, qui est au­jourd’hui mon ki­né, avait plus de choses que moi. Ja­mais je n’ai été ja­loux. Ce qui me rend heu­reux, c’est que je sais que je pour­rai trans­mettre quelque chose à mes en­fants. » « Anaïs, ma com­pagne de­puis huit ans et de­mi, n’a pas trop en­vie d’être mise en lu­mière et je la com­prends. J’es­time aus­si que, pour vivre heu­reux, il faut vivre ca­ché. De temps en temps, je mets des pho­tos sur les ré­seaux so­ciaux mais ça se fait de ma­nière na­tu­relle, sans mise en scène. J’ai quelques nu­mé­ros de people dans mon por­table (il sou­rit), mais je suis sur­tout ami avec cer­tains rug­by­men de l’ASM : Chou­ly, Rou­ge­rie, Pierre, Fo­fa­na ou Par­ra. S’ap­pe­ler Re­naud La­ville­nie, ça ouvre for­cé­ment des portes, mais ce que je re­cherche, c’est la tran­quilli­té et la li­ber­té de faire comme je l’en­tends. Les soi­rées un peu paillettes, ça n’a qu’un temps. On n’a pas l’im­pres­sion d’être dans la vraie vie.

» J’ai bien conscience de ne pas avoir la vie de Mon­sieur Tout-le-Monde, j’ai tou­te­fois une vie nor­male quand je suis à Cler­mont. Anaïs tra­vaille, s’en­traîne (NDLR : elle aus­si est per­chiste), on pro­fite du temps qu’on a. J’en­vi­sage de de­ve­nir pa­pa. Ça ar­ri­ve­ra, je l’es­père, dans un ave­nir proche. Pour le mo­ment, Anaïs a en­vie de conti­nuer la perche. De­ve­nir

Une en­fance mo­deste du cô­té de Co­gnac L’ar­gent et les pe­tits plai­sirs de la vie Une vie loin des paillettes au­près d’Anaïs

pa­rent bou­le­verse une vie, et ce bou­le­ver­se­ment n’est peut-être pas com­pa­tible avec mes ob­jec­tifs à court terme. Je voyage beau­coup, c’est in­stable. Mes potes de l’ASM ont tous des en­fants, mais leur ca­len­drier est bien ca­dré. Je vais avoir 30 ans, être pa­pa entre 30 et 32 ans, c’est chose cou­rante. » « La réus­site change les rap­ports avec les gens. En­fin, ce sont sur­tout les gens qui changent leurs rap­ports avec toi. C’est très dur. Le fait de réus­sir, d’avoir un mode de vie qui évo­lue fait que les gens en face de toi changent. D’autres per­sonnes sont in­té­res­sées et de­viennent tes meilleurs amis le jour où tu fais une perf (rires). Cer­tains se sou­viennent d’un coup qu’on était au ly­cée en­semble, c’est as­sez amu­sant. J’ai quatre ou cinq potes de l’époque de Co­gnac avec les­quels je suis tou­jours en contact. On a tous eu des par­cours dif­fé­rents, on se re­trouve pen­dant les fêtes de Noël. Avec mon père, il y a sou­vent eu des in­com­pré­hen­sions. Je ne suis plus dans la même ré­gion, on se voit peut, ça a par­fois été dur pour lui. Je ne suis plus le même qu’à 15 ou 20 ans, il faut l’ac­cep­ter, même si ça prend du temps. Dans toutes les fa­milles, il y a des mo­ments de ten­sion, des mo­ments d’apai­se­ment. Je ne suis pas quel­qu’un qui aime les conflits. Dans ces mo­ments­là, j’ai tendance à me re­cro­que­viller.

» Je suis ti­mide, mais j’ai pas mal évo­lué. Je ne vais pas al­ler fa­ci­le­ment vers les gens, j’ai tendance à me re­fer­mer. J’ai quel­que­fois été obli­gé de prendre sur moi pour ré­pondre aux sol­li­ci­ta­tions, car c’est contre ma na­ture. Je fais du saut à la perche parce que j’aime ça, j’ai eu la chance d’en faire mon mé­tier, de ga­gner ma vie grâce à ça.

» Par­fois, je dis oui même quand je n’ai pas en­vie, parce que ça fait par­tie du bu­si­ness, de l’en­vers du dé­cor. Je dois avoir une bonne image au­près du pu­blic, sans doute parce que je gagne plus que je ne perds (rires). Je n’ai pas non plus de prise de po­si­tion po­li­tique, je ne fais pas de dé­cla­ra­tions ta­pa­geuses. Dans l’en­semble, l’image que je ren­voie doit donc être cor­recte (rires). »

Un ti­mide qui se soigne

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