« Soit Luyce s’en­toure de gens com­pé­tents, soit il dé­mis­sionne »

Claude Fau­quet,

Aujourd'hui en France - - EN FRANCE - Pro­pos re­cueillis par BE­NOÎT LALLEMENT

DE­PUIS QU’IL A QUIT­TÉ son poste de DTN en 2008 après avoir gui­dé les Bleus au sommet, Claude Fau­quet, 69 ans, ne s’était ja­mais ex­pri­mé sur la na­ta­tion fran­çaise. En ex­clu­si­vi­té pour « l e Pa­ri­sien » - « Au­jourd’hui en France », il prend la pa­role alors que la nage tri­co­lore coule. Et ça dé­cape. Que vous ins­pire le spec­tacle of­fert par la na­ta­tion fran­çaise à Rio ? CLAUDE FAU­QUET. Je ne veux pas me mê­ler aux po­lé­miques. Ça n’aide pas à se po­ser les vraies ques­tions pour re­cons­truire quelque chose de so­lide. « Re­cons­truire »… La na­ta­tion fran­çaise est donc dé­truite ? Je pense. J’ai re­fu­sé de par­ler de­puis huit ans. Je prends la pa­role au­jourd’hui parce qu’il me semble né­ces­saire d’éle­ver le dé­bat. Il faut se po­ser les bonnes ques­tions, celles qui font pro­gres­ser ce dé­bat, pas le dé­bal­lage. Comment en est-on ar­ri­vé là ? Si la ré­ponse à cette ques­tion est : « La gé­né­ra­tion qui a por­té la na­ta­tion fran­çaise ces der­nières an­nées s’en va, il est donc plu­tôt nor­mal qu’on ait ces ré­sul­tats­là », on n’avan­ce­ra à rien. Les ré­ponses doivent concer­ner le fonc­tion­ne­ment gé­né­ral. Quels sont vos constats ? Je crois que la Fé­dé­ra­tion fran­çaise (FFN) a un pro­blème avec le pou­voir, illus­tré de ma­nière ca­ri­ca­tu­rale par son pré­sident (NDLR : Fran­cis Luyce). Quand, à mon dé­part, Fran­cis Luyce dit « plus ja­mais Fau­quet », il dit à la DTN, « le pa­tron, c’est moi ». Au­jourd’hui, c’est le mo­ment d’as­su­mer ses choix, de voir ce qui l’a conduit à choi­sir Ch­ris­tian Don­zé (de 2008 à son dé­cès bru­tal en 2012), Lio­nel Hor­ter (2012-fin 2014) puis Jacques Favre (de­puis fé­vrier 2015) pour être DTN. Il y a une vraie rup­ture quand tu ne prends pas comme di­rec­teur tech­nique quel­qu’un de l’équipe pré­cé­dente. Or il faut ame­ner une conti­nui­té pour as­su­rer le pro­grès. J’ai écrit à Fran­cis Luyce en 2012 pour lui dire qu’à chaque fois qu’on bal­ka­nise la DTN, on met en pé­ril la pé­ren­ni­té du haut ni­veau. Par ailleurs, j’ai tou­jours été op­po­sé au fait de don­ner des res­pon­sa­bi­li­tés au ni­veau na­tio­nal à des gens im­pli­qués dans des struc­tures lo­cales (c’est le cas d’Hor­ter à Mul­house et Favre à Mar­seille). Ça pose des pro­blèmes fon­da­men­taux d’éthique. Le pré­sident doit as­su­mer ses choix. Comment doit-il as­su­mer ? Il doit re­con­naître ses er­reurs ou dé­mis­sion­ner. Quel est le risque si rien ne se passe après les Jeux ? Fran­cis Luyce n’a que deux choix : soit il s’en­toure de gens com­pé­tents, soit il dé­mis­sionne. Etes-vous prêt à prendre vos res­pon­sa­bi­li­tés, à vous en­ga­ger ? Non. Il faut chan­ger les hommes. Je ne suis pas le re­cours. Il faut que la FFN se re­nou­velle pro­fon­dé­ment. En­suite, si les nou­veaux res­pon­sables pensent que je peux leur ap­por­ter quelque chose, je se­rai à leur cô­té. La na­ta­tion fran­çaise pour­rait-elle dis­pa­raître com­plè­te­ment du pay­sage in­ter­na­tio­nal ? Non. Mais le risque, c’est que, lorsque l’or­ga­ni­sa­tion n’est pas por­tée par un sens du par­tage, les in­té­rêts in­di­vi­duels re­viennent de ma­nière très forte. C’est ce qui se passe. Du coup, les ath­lètes et les en­traî­neurs, très sen­sibles à la qua­li­té de l’en­vi­ron­ne­ment, ne peuvent pas s’épa­nouir. Peut-être que le cen­tième qui manque à l’ar­ri­vée d’une course, il faut le cher­cher là-de­dans… Ce­lui qui a man­qué à Ma­nau­dou en fi­nale du 50 m, par exemple ? Je ne veux pas par­ler de cas par­ti­cu­liers. Mais les choses doivent se pas­ser le plus se­rei­ne­ment pos­sible. Avez-vous le sen­ti­ment que l’exi­gence et l’in­tran­si­geance, deux pi­liers de la réus­site quand vous étiez aux res­pon­sa­bi­li­tés, s’étiolent ? Les cri­tères de sé­lec­tion (ins­tau­rés fin 1996 après des Jeux d’At­lan­ta à zé­ro mé­daille) n’étaient qu’un élé­ment du pro­jet, une ma­nière de faire com­prendre ce qu’était notre na­ta­tion. Le fruit de ce tra­vail, nous ne l’avons tou­ché, aux Jeux, qu’en 2004. Il faut du temps pour ame­ner à une prise de conscience de ce qu’est le ni­veau des Jeux. A Rio, j’en­tends des na­geurs qui sont dans le dé­ni,

« Il faut du temps pour ame­ner à une prise de conscience de ce qu’est le ni­veau des Jeux »

qui disent prendre de l’ex­pé­rience. Je n’y crois pas. On peut sans doute ar­ri­ver au haut ni­veau par d’autres voies, mais, là, on n’y est plus. Construire une équipe de haut ni­veau prend beau­coup de temps, mais ça reste très fra­gile… L’apo­gée de Londres, en 2012 (7 mé­dailles dont 4 en or), a été ex­tra­or­di­naire. C’est quand ça fonc­tionne qu’il faut se re­mettre en cause. En 2008 (au mo­ment des Jeux de Pé­kin, 6 mé­dailles, 1 en or), j’étais per­sua­dé que la re­mise en cause que je vou­lais por­ter ne se fe­rait pas. Je suis par­ti… J’avais pour­tant pro­po­sé des pistes. Les­quelles ? La mise en place d’un sys­tème pour rem­pla­cer les cri­tères de sé­lec­tion. Pour que l’op­po­si­tion entre na­geurs de­vienne un élé­ment fon­da­men­tal de pro­grès. Pour que les confron­ta­tions gé­nèrent les per­for­mances et non plus l’in­verse. La DTN va faire dis­pa­raître les cri­tères de sé­lec­tion, pré­tex­tant qu’il est im­pos­sible d’avoir deux pics de per­for­mances dans la sai­son, aux Cham­pion­nats de France et lors du ren­dez-vous in­ter­na­tio­nal… Dans le sport de haut ni­veau, il n’y a qu’une ré­ponse qui vaut : c’est le ré­sul­tat fi­nal. On voit ce que ce­la donne… Tu peux na­ger au sommet avec deux pics dans la sai­son. Mais la ques­tion à po­ser n’est pas celle de la pla­ni­fi­ca­tion mais celle de la re­prise de confiance pour l’équipe de Fran- ce. Sur quelles bases faut-il re­cons­truire ? Avec quels na­geurs, quels en­traî­neurs, quelles stra­té­gies, quels moyens ? Il y a ur­gence. Etes-vous triste ? Oui. On voit bien que les na­geurs fran­çais dans leurs ré­ac­tions, par­fois ex­ces­sives, ex­priment un désar­roi in­croyable. Ils ont en­vie de vivre quelque chose de joyeux, d’être ac­teurs, pas spec­ta­teurs… On avait fait exac­te­ment ce constat-là à la sor­tie des Jeux de 1996. On avait dé­ci­dé de mettre en place des choses en se di­sant « plus ja­mais ça ! » Eh ben si ! Je suis triste pour eux. Etes-vous sur­pris ? J’au­rais vou­lu l’être… En voyant ce qui se met­tait en place, j’étais convain­cu que ça ne se pas­se­rait pas cor­rec­te­ment mais je ne vou­lais pas le croire. Hé­las, mon in­tui­tion a été confir­mée. Hé­las…

« Sur quelles bases faut-il re­cons­truire ? Avec quels na­geurs, quels en­traî­neurs, quelles stra­té­gies, quels moyens ? Il y a ur­gence »

Claude Fau­quet dresse un bi­lan sans conces­sion au len­de­main de la contre-per­for­mance de la dé­lé­ga­tion fran­çaise en na­ta­tion.

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