Ca­chez ce sexe…

Gus­tave Cour­bet a peint le ta­bleau le plus pro­vo­cant et le plus se­cret du XIXe siècle. « L’Ori­gine du monde » a at­ten­du u 1995 pour en­trer au mu­sée…

Aujourd'hui en France - - VOTRE SOIRÉE TÉLÉVISION - YVES JAEGLÉ

C’EST L’HIS­TOIRE d’un ta­bleau si i scan­da­leux qu’il n’a été dé­voi­lé en pu- blic que cent vingt-cinq ans après sa a réa­li­sa­tion. Le sexe d’une femme enn gros plan, des cuisses ou­vertes, pas de e vi­sage… Cour­bet por­no, lui, le grand d réa­liste ? Pas si simple. Dans les an­nées s 1860, la pein­ture est sage mais la a sexua­li­té dé­bri­dée, dans le Pa­ris des s bor­dels et des cour­ti­sanes, que e s’échangent ar­tistes et col­lec­tion­neurs. s. Il faut avoir ce­la en tête pour com­prendre « l’Ori­gine du monde », ta­bleau choc si­gné par le grand peintre de pay­sages et de por­traits Gus­tave Cour­bet (1819-1877), anar­chiste et li­ber­taire. Fils de pay­sans de Fran­cheCom­té, l’ar­tiste sa­vait aus­si comp­ter ses sous. S’il a peint le ta­bleau, c’est qu’un col­lec­tion­neur était prêt à le lui ache­ter…

Ce der­nier s’ap­pelle Kha­lil-Bey, di­plo­mate tur­co-égyp­tien qui mène grand train à Pa­ris, ama­teur d’art et de femmes. En 1866, ce der­nier dé­couvre « Vé­nus et Psy­ché », scène éro­tique réunis­sant deux femmes, dans l’ate­lier de Cour­bet. Il la veut, mais l’oeuvre a dé­jà été ven­due. Le peintre lui pro­pose une oeuvre li­cen­cieuse dans la même veine. Tous les deux sont joueurs, pro­vo­ca­teurs, cha­cun dans son do­maine : pour 20 000 francs, Cour­bet sug­gère à Kha­lil-Bey un ta­bleau de nu re­la­ti­ve­ment clas­sique, as­sor­ti en bo­nus d’une se­conde oeuvre ca­chée, plus pe­tite, ra­di­cale, ja­mais ten­tée, le mont de Vé­nus en ma­jes­té…

Un sexe en ca­drage ser­ré, ça n’a été fait que sur des planches ana­to­miques dans les écoles de mé­de­cine. Et sur des pho­tos éro­tiques, qui cir­culent de­puis peu sous le man­teau. Cour­bet, grand mo­derne, veut se me­su­rer au su­jet et le faire en­trer dans l’his­toire de l’art. Son « Ori­gine du monde » cé­lèbre la beau­té de la chair et l’énigme de la puis­sance fé­mi­nine.

L’iden­ti­té du mo­dèle, mal­gré des lé­gendes qui per­durent, n’a ja­mais été dé­cou­ver- te. Thier­ry Sa­va­tier, le grand spé­cia­liste, au­teur de « l’Ori­gine du monde, his­toire d’un ta­bleau de Cour­bet », hé­site entre cinq femmes pos­sibles.

Le di­plo­mate ac­croche ce pe­tit for­mat dans sa salle de bains, re­cou­vert d’un ri­deau vert. Le ta­bleau se se­rait d’abord ap­pe­lé « le Vase », mot de vieil ar­got pour dé­si­gner le sexe fé­mi­nin.

Trois ans plus tard, Kha­lil-Bey, rui­né, vend 68 ta­bleaux aux en­chères. « L’Ori­gine du monde » n’en fait pas par­tie. Il ne faut sur­tout pas le rendre pu­blic. Il l’em­porte avec lui à Cons­tan­ti­nople, de­vient mi­nistre, avant de re­ve­nir à Pa­ris en 1877… avec son ta­bleau. Cette fois, plus de ri­deau, mais un cadre com­plexe et une autre pein­ture — un château sous la neige — dis­si­mulent l’ana­to­mie pro­vo­cante. Le ta­bleau est ven­du clan­des­ti­ne­ment plu­sieurs fois. Au dé­but du XXe siècle, un ba­ron hon­grois, Fe­renc Hat­va­ny, le ra­mène à Bu­da­pest. Sous le na­zisme, « l’Ori­gine du monde », ta­bleau dé­gé­né­ré à sou­hait se­lon le ca­non hit­lé­rien, est mi­ra­cu­leu­se­ment sau­vé, de même que son pro­prié­taire, juif. Le ba­ron quitte dis­crè­te­ment la Hon­grie de­ve­nue com­mu­niste après la guerre et s’ins­talle à Pa­ris, avec son pe­tit ta­bleau, qu’il ap­pelle « la Créa­tion du monde ». Cour­bet, par pru­dence, ne l’a ja­mais si­gné, ni ne lui a don­né de titre de fa­çon cer­taine. Mais sa correspondance et des ra­dio­gra­phies ré­centes at­testent qu’il est bien de sa main.

En 1954 ou 1955, l’oeuvre sul­fu­reuse est ache­tée par le psy­cha­na­lyste Jacques La­can, qui le dis­si­mule lui aus­si, chez lui, der­rière un des­sin d’An­dré Mas­son. Il fau­dra at­tendre la mort de Syl­via Ba­taille, l’épouse de La­can, en 1993, pour que le chef-d’oeuvre entre dans les col­lec­tions pu­bliques. Une ex­po­si­tion à Or­nans (Doubs), la ville na­tale de Cour­bet, l’avait dé­voi­lé au grand pu­blic en 1991. Et le 26 juin 1995, le ta­bleau le plus se­cret du XIXe siècle entre en­fin, en grande pompe, au mu­sée d’Or­say. Ri­deau.

L’iden­ti­té du mo­dèle, mal­gré des lé­gendes qui per­durent, n’a ja­mais été dé­cou­verte

LeL montt de Vé­nus en ma­jes­té… « L’Ori­gine du monde », de Gus­tave Cour­bet, se­ra ven­dud clan­des­ti­ne­mentl des­ti­ne­ment plu­sieurs fois avant d’être en­fin dé­voi­lé au grand pu­blic.

« Iris, mes­sa­gère de Dieu » d’Au­guste Ro­din.

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