Et Mo­net fit grande im­pres­sion

Le 25 avril 1874, le jour­nal « le Cha­ri­va­ri » pu­blie un ar­ticle mo­queur in­ti­tu­lé « L’ex­po­si­tion des im­pres­sion­nistes ». Le mot ven­geur de son au­teur, Louis Le­roy, en­tre­ra dans l’histoire.

Aujourd'hui en France - - VOTRE SOIRÉE TÉLÉVISION - Mo­net Y.J. YVES JAEGLÉ

MÉ­FIEZ-VOUS des peintres ra­tés, comme des écri­vains ra­tés. Ils dé­testent tout, sur­tout les plus doués qu’eux. Ils de­viennent par­fois cri­tiques d’art et se vengent. Le 15 avril 1874, une ex­po­si­tion réunit, dans l’an­cien lo­cal du pho­to­graphe Na­dar, 35, bou­le­vard des Ca­pu­cines à Pa­ris, une tren­taine de peintres re­fu­sés par le sa­lon of­fi­ciel aca­dé­mique. Ils ont créé en­semble e une So­cié­té ano­nyme co­opé­ra­tive d’ar­tis- tes peintres pour or­ga­ni­ser et fi­nan­cer leur r ma­ni­fes­ta­tion.

Par­mi eux, Claude Mo­net, 33 ans. Il ex­po- se plu­sieurs pein­tures, dont l’une porte le e nu­mé­ro 98 dans le ca­ta­logue : « Im­pres­sion, n, so­leil le­vant ». Louis Le­roy, un cri­tique dee 62 ans, n’y va pas de main morte. Le taa­bleau ne lui plaît pas, et il cherche un bonn mot : « Le pa­pier peint à l’état em­bryon­naiire est en­core plus fait que cette ma­ri­nee­là ! » Le port du Havre à l’aube par Mo­net,t, même pas du ni­veau d’un pa­pier peint…

Le jour­na­liste ne cesse de se mo­quer de e ces « im­pres­sions » et, dans sa ch­ro­nique e du « Cha­ri­va­ri », pa­ru le 25 avril, dix jours s après le lan­ce­ment de l’ex­po­si­tion, il ti­tree son ar­ticle : « L’ex­po­si­tion des im­press­sion­nistes ». Il veut faire rire. L’ar­ro­seur r ar­ro­sé ignore que le nu­mé­ro 98 de l’exx­po­si­tion va rap­por­ter très gros dans l’hi­shis­toire de l’art. Un nu­mé­ro ga­gnant. Le per­dant, c’est lui, Louis Le­roy, qui, trente ans plus tôt, a été lui aus­si un jeune peintre mo­qué par des jour­na­listes de l’époque pour ses ta­bleaux com­pa­rés à « des po­chades qui de­vraient res­ter dans le si­lence de l’ate­lier ». Le­roy en a gar­dé de l’ai­greur. De moins en moins peintre, de plus en plus cri­tique, il éreinte tout peintre no­va­teur dans « le Gau­lois » ou « le Cha­ri­va­ri ». En 1863, il avait dé­jà trai­té Ma­net de « pa­ria ».

« Im­pres­sion, so­leil le­vant » ne trouve pas grâce non plus au­près de son confrère Mon­ti­faud : « L’im­pres­sion de le­ver de so­leil est trai­tée par la main en­fan­tine d’un éco­lier qui étale pour la pre­mière fois des cou­leurs sur une sur­face quel­conque. » Cer­tains cri­tiques se montrent plus vi­sion­naires, dès cette pre­mière ex­po­si­tion, comme Jules Cas­ta­gna­ry, dans « le Siècle » du 29 avril 1874 : « Si l’on tient à les ca­rac­té­ri­ser d’un mot qui les ex­plique, il fau­dra for­ger le terme nou­veau d’im­pres­sion­nistes. Ils sont im­pres­sion­nistes en ce sens qu’ils rendent non le pay­sage, mais la sen­sa­tion ren­due par le pay­sage. » Bien vu. Le mot fait boule de neige, re­pris par d’autres cri­tiques, par le public et les peintres eux-mêmes. « Un ma­tin, l’un de nous man­quant de noir se ser­vit de bleu : l’im­pres­sion­nisme était né », écri­ra Re­noir. « Le mo­tif est quelque chose de se­con­daire, ce que je veux re­pro­duire, c’est ce qu’il y a entre le mo­tif et moi », ajou­te­ra Mo­net.

Pis­sar­ro, Sis­ley, Cé­zanne, leur vieux maître Bou­din et les autres ont du mal à vendre et même à mon­trer leurs toiles. Ce par­fum de scan­dale de « l’im­pres­sion­nisme » les lance. Huit ex­po­si­tions du groupe se tiennent jus­qu’en 1886, an­née de la re­con­nais­sance of­fi­cielle : leur mar­chand, Paul Du­rand-Ruel, les ex­pose avec un grand suc­cès à New York. Mo­net s’est dé­jà ins­tal­lé à Gi­ver­ny, où il va vivre jus­qu’à sa mort, en 1926, et réa­li­ser ses « Nym­phéas ». Louis Le­roy est mort dans l’ano­ny­mat en 1885, un an avant la re­con­nais­sance amé­ri­caine de ces peintres abs­traits, un pro­ces­sus lié aux dif­fi­cul­tés phy­siques de l’ar­tiste, mais aus­si à sa fa­cul­té de plon­ger tou­jours plus pro­fon­dé­ment dans la cou­leur, au­ront ain­si une grande in­fluence sur la pein­ture amé­ri­caine du XXe siècle. Une femme, Joan Mit­chell (1925-1992), l’un des grands peintres abs­traits de son temps, dont le Centre Pom­pi­dou pos­sède des oeuvres, ira jus­qu’à ve­nir s’ins­tal­ler à Vé­theuil, tout près de Gi­ver­ny, pour re­trou­ver les lu­mières et les cou­leurs de Mo­net. il qui le fai­saient tant rire. Ses ta­bleaux et ses 14 pièces de théâtre, aux titres pour­tant amu­sants, comme « le Ha­schich », ont dis­pa­ru des mé­moires. Lui n’avait pas ti­ré le bon nu­mé­ro.

« Ce que je veux re­pro­duire, c’est ce qu’il y a entre le mo­tif et moi »

« Im­pres­sion, so­leil le­vant » fut ex­po­sé pour la pre­mière fois en avril 1874 à Pa­ris Pa­ris. Le ta­bleau est à l’ori­gine du nom du mou­ve­ment ar­tis­tique.

Claude Mo­net.

La peintre amé­ri­caine du XXe siècle Joan Mit­chell (ici son ta­bleau « Edri­ta Fried ») fait par­tie des hé­ri­tiers de Mo­net.

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