A fleur de sel dans les ma­rais de Gué­rande

Aujourd'hui en France - - VOTRE SOIRÉE TÉLÉVISION - La Tur­balle (Loire-At­lan­tique) De nos en­voyés spéciaux PIERRE VAVASSEUR

IL SE­RAIT FORT DOM­MAGE qu’un pé­riple en cam­ping-car dans la France buis­son­nière man­quât de sel. Et puisque, de cam­ping sage en cam­ping sau­vage, les sels de bains at­ten­dront, nous avons op­té pour la pres­qu’île de Gué­rande et ses ma­rais sa­lants. On y entre par La Tur­balle, Gué­rande ou Batz-sur-Mer aux portes du Croi­sic. Vu d’avion, comme en té­moignent les pos­ters, le sec­teur res­semble à un mi­roir ar­tis­ti­que­ment bri­sé. A hau­teur d’homme, quand s’ins­talle le cré­pus­cule, ce ca­dastre de lu­mière est un vi­trail à plat. Les ma­rais sont un site clas­sé. La route prend des vi­rages sur l’aile, les hé­rons et les ai­grettes aus­si. Quant aux cy­clistes, ils pra­tiquent un ré­gime en selle. La nuit, on en­tend le bruit des étoiles.

En ar­ri­vant de La Tur­balle, guet­tez, à gauche, un por­tail rouillé re­ti­ré des af­faires du monde. C’est ce­lui de la mai­son qu’évoque Bal­zac dans son ro­man « Béa­trix », et qu’on aper­çoit un peu plus loin entre deux dé­chi­rures de feuillages. Voi­là quelques di­zaines d’an­nées main­te­nant que Gué­rande a re­mis son grain de sel dans l’économie fran­çaise. Dans le tou­risme aus­si. 80 000 es­ti­vants tran­sitent ici été comme hi­ver, s’ins­crivent en fa­mille aux vi­sites or­ga­ni­sées par Terre de Sel, fi­liale de la co­opé­ra­tive les Sa­lines de Gué­rande, dont le na­vire ami­ral est un vaste ma­ga­sin pris d’as­saut en été. Une Mai­son des pa­lu­diers se visite à Saillé et l’on peut, jus­qu’à ven­dre­di en­core au mu­sée des Ma­rais sa­lants de Batz­sur-Mer, suivre une visite gui­dée consa­crée à l’his­toire et aux se­crets de la sa­li­cul­ture de Gué­rande.

Mais ga­rons notre vé­hi­cule entre deux en­tre­pôts de bois ca­de­nas­sés, sobres cha­pelles sans clo­cher. En­fon­çons-nous dans le dé­cor. Les pa­lu­diers sont au tra­vail. Ce sont des gon­do­liers sans gon­dole. Ils ma­nient la lousse, un terme de pa­tois qui dé­signe l’ou­til consti­tué d’un long manche — trois mètres — re­lié à une grille en ta­mis. On ca­resse avec elle la sur­face de l’eau pour en re­cueillir la fleur de sel. Au ha­meau Mai­sons-Brû­lées, voi­ci jus­te­ment Alexandre Au­ray. Il a 19 ans, ha­bite Gué­rande. Il écoute les Cas­seurs Flow­ters (le groupe de hip-hop fran­çais for­mé par Orel­san et Gringe) en pous­sant sa brouette jus­qu’à la mon­tagne de sel qu’il a construite tout seul de­puis dé­but juillet. Une quin­zaine de pel­le­tées par voyage. C’est sa pre­mière ex­pé­rience. C’est dire s’il com­mence sur le tas. Alexandre s’est trou­vé bien ins­pi­ré d’avoir pris des cours de mus­cu. « C’est dur pour les bras et sur­tout pour le dos », dit-il, mais il ne re­grette rien et cir­cule le long des bas­sins comme un fu­nam­bule. Si nous mar­chons sur la croûte ter­restre, lui se dé­place sur la croûte « se­leste ». Cet après-mi­di, son pa­tron « ra­mè­ne­ra le gros ». Com­prendre : rap­por­ter le gros sel sur les bords. Alexandre est fier de suer sel et eau. De temps en temps, très tôt le ma­tin, quand il éprouve le be­soin de s’ac­cor­der avec la na­ture et que les Cas­seurs Flow­ters dorment en­core, il goûte au si­lence. « Il n’y a pas un pet de bruit. C’est vi­vi­fiant. » Il em­brasse du re­gard les 1 400 ha de son royaume. « La pres­qu’île gué­ran­daise est l’une des plus grandes ri­chesses qu’on ait en France. » Voi­là bien une constante de la Bre­tagne : celle du nord comme celle du sud : qu’on soit pa­lu­dier, reine de vil­lage, mu­si­cien ou pay­san, la jeune gé­né­ra­tion dé­fend son pa­tri­moine. On a cru, si­non, re­con­naître, tout au fond, blanche avec son bec noir re­cour­bé, une avo­cette dite « élé­gante ». Comme le geste au­guste du pa­lu­dier.

Alexandre, le pa­lu­dier, marche sur la croûte « se­leste »

Gué­rande (Loire-At­lan­tique), hier. Alexandre Au­ray, du haut de ses 19 ans, em­brasse du re­gard les 1 400 ha de son royaume, le ma­rais sa­lant.

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