Un is­la­miste in­dem­ni­sé par l’Etat

JUS­TICE. Fa­rouk Ben Abbes, mis en cause dans un pro­jet d’at­ten­tat, a re­çu 6 000 € après un non-lieu, au titre du pré­ju­dice mo­ral, pour trois mois de dé­ten­tion pro­vi­soire.

Aujourd'hui en France - - FAITS DIVERS - Un avo­cat pé­na­liste ÉRIC PEL­LE­TIER

LA DÉ­CI­SION fait grin­cer des dents les très rares ma­gis­trats et po­li­ciers spé­cia­li­sés dans la confi­dence. L’Etat a été contraint d’in­dem­ni­ser l’is­la­miste Fa­rouk Ben Abbes « pour pré­ju­dice mo­ral » en contre­par­tie d’une dé­ten­tion pro­vi­soire de trois mois.

Cet homme de 31 ans, de na­tio­na­li­té belge et tu­ni­sienne, est ac­tuel­le­ment as­si­gné à ré­si­dence à Tou­louse (Haute-Ga­ronne), contraint à un poin­tage ré­gu­lier au com­mis­sa­riat cen­tral de la ville, compte te­nu de sa dan­ge­ro­si­té sup­po­sée.

Ben Abbes, fi­gure de l’is­lam ra­di­cal, est un ami in­time de Fa­bien Clain, l’homme qui a re­ven­di­qué les at­ten­tats du 13 no­vembre dans un mes­sage au­dio. Il est soup­çon­né d’avoir frayé avec une fi­liale d’AlQaï­da entre Ga­za et l’Egypte. Son nom est par ailleurs ci­té dans l’en­quête sur l’at­ten­tat qui a coû­té la vie à une ado­les­cente fran­çaise, Cé­cile Van­nier, le 22 fé­vrier 2009 au Caire, même s’il n’est pas pour­sui­vi. Lui dé­ment toute im­pli­ca­tion.

Son in­dem­ni­sa­tion est l’abou­tis­se­ment d’un re­cours pour une dé­ten­tion in­jus­ti­fiée de « deux mois et vingt-cinq jours » entre 2010 et 2011. A cette époque, Fa­rouk Ben Abbes est mis en exa­men dans le cadre d’un pre­mier pro­jet d’at­ten­tat contre le Ba­ta­clan, no­tam­ment sur la foi d’informations ve­nues des ser­vices égyp­tiens.

Faute de preuves, le dos­sier dé­bouche fi­na­le­ment trois ans plus tard sur un non-lieu, ou­vrant la voie à un dé­dom­ma­ge­ment fi­nan­cier. C’est ain­si que, le 3 mars 2014, la cour d’ap­pel de Pa­ris donne en­tiè­re­ment rai­son à Ben Abbes. Elle lui oc­troie près de 20 000 € pour pré­ju­dices mo­ral et ma­té­riel. Le mi­nis­tère de la Jus­tice dé­pose im­mé­dia­te­ment un re­cours. Du coup, l’af­faire ar­rive dans les mains de la Com­mis­sion na­tio­nale de ré­pa­ra­tion des dé­ten­tions. Le 13 jan­vier 2015, cet ul­time ar­bi­trage donne par­tiel­le­ment rai­son à Fa­rouk Ben Abbes, ne re­te­nant que le « pré­ju­dice mo­ral », soit une fac­ture de quelque 6 000 € pour l’Etat aux­quels s’ajoutent des frais de jus­tice. Se­lon une source proche du dos­sier, l’ar­doise a été alour­die de 2 600 € de pé­na­li­tés, l’ad­mi­nis­tra­tion ayant tar­dé à payer.

S’agis­sant d’un homme in­no­cen­té dans un dos­sier ju­di­ciaire, le re­cours de Fa­rouk Ben Abbes re­lève d’une stricte ap­pli­ca­tion du droit. « La ré­fé­rence à un pré­ju­dice mo­ral s’agis­sant d’un is­la­miste re­je­tant fron­ta­le­ment les va­leurs dé­mo­cra­tiques peut sus­ci­ter un cer­tain ma­laise », fait va­loir un avo­cat pé­na­liste fa­mi­lier des ar­canes de l’in­dem­ni­sa­tion. Cette no­tion de pré­ju­dice mo­ral ap­pa­raît né­ces­sai­re­ment sub­jec­tive.

Quoi qu’il en soit, cette of­fen­sive ju­di­ciaire contre l’Etat fran­çais pour­rait mon­trer la voie à d’autres is­la­mistes dans un contexte où les pro­cé­dures an­ti­ter­ro­ristes se mul­ti­plient. Près de 300 per­sonnes sont ac­tuel­le­ment mises en exa­men dans le cadre des pro­cé­dures dites « ira­ko-sy­riennes ». Les pour­suites re­lèvent sou­vent de faits cri­mi­nels sus­cep­tibles d’en­gen­drer de longues an­nées de dé­ten­tion pro­vi­soire avant la te­nue d’un éven­tuel pro­cès.

L’af­faire re­place Fa­rouk Ben Abbes en pleine lu­mière, après sa ro­cam­bo­lesque ten­ta­tive d’ex­pul­sion vers la Tu­ni­sie, sur un vol ré­gu­lier, le 22 juillet (nos édi­tions du 9 août). Le mi­nis­tère de l’In­té­rieur le ju­geait « sus­cep­tible, à tout mo­ment, de fo­men­ter, com­mettre ou ap­por­ter un sou­tien lo­gis­tique à une ac­tion ter­ro­riste en France ». Au der­nier mo­ment, l’avion, un vol ré­gu­lier, est em­pê­ché de dé­col­ler. L’ad­mi­nis­tra­tion se se­rait ren­du compte in ex­tre­mis qu’un contrôle ju­di­ciaire por­tant sur une af­faire an­cienne in­ter­di­sait à Fa­rouk Ben Abbes de quit­ter le ter­ri­toire. Il était donc in­ex­pul­sable mais « dé­dom­ma­geable ».

« La ré­fé­rence à un pré­ju­dice mo­ral peut sus­ci­ter un cer­tain ma­laise »

Fa­rouk Ben Abbes est mis en exa­men en 2010 pour un pro­jet d’at­ten­tat contre une salle de spec­tacle en France, sur la foi d’informations éma­nant des ser­vices se­crets égyp­tiens. S’il a bé­né­fi­cié d’un non-lieu, il est as­si­gné à ré­si­dence de­puis 2015.

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