L’uri­noir, c’est de l’art ?

En 1917, Mar­cel Du­champ ex­pose un uri­noir in­ver­sé qu’il in­ti­tule « Fon­taine ». Pour beau­coup, cet acte pro­vo­ca­teur marque la nais­sance de l’art contem­po­rain.

Aujourd'hui en France - - VOTRE SOIRÉE TÉLÉVISION - YVES JAEGLÉ

IL L’A ACHE­TÉ dans un ma­ga­sin de plom­be­rie et de sa­ni­taires de la so­cié­té J.L. Mott Iron Works, à New York. Un simple uri­noir en por­ce­laine qui va faire ex­plo­ser la tuyau­te­rie bien ré­glée du monde de l’art, ses sa­lons, dont même les re­belles res­taient quand même des peintres. Mar­cel Du­champ prend le ba­teau pour New York en 1915, peu après le dé­but de la Pre­mière Guerre mon­diale.

A 27 ans, le fils d’un no­taire nor­mand re­fuse de par­tir au front. L’ar­tiste a tou­jours as­su­mé son peu de pa­trio­tisme. Ce­lui que le poète sur­réa­liste An­dré Bre­ton a qua­li­fié d’« homme le plus in­tel­li­gent du XXe siècle » pré­fère jouer aux échecs que faire la guerre, in­ven­tant des coups que nul n’avait ima­gi­nés. Sur l’échi­quier comme dans son ate­lier. L’art ? Ça l’en­nuie, même s’il en vit. Ses deux frères, Jacques Vil­lon et Ray­mond Du­champ-Vil­lon, sont des ar­tistes re­con­nus, en­core au­jourd’hui. Une ré­tros­pec­tive consa­crée à sa pein­ture, au Centre Pom­pi­dou en 2014, a mon­tré que Mar­cel Du­champ n’avait rien du pe­tit ma­lin ou de l’im­pos­teur. Fauve, cu­biste, abs­trait, sur­réa­liste, c’est un peintre ac­com­pli. Mais pour lui, tout ça ne tient plus. La pho­to­gra­phie a por­té un pre­mier coup à la pein­ture. Du­champ veut l’ache­ver. A bout por­tant. En 1912, il vi­site au Grand Pa­lais le sa­lon de la lo­co­mo­tion, avec ses pre­miers avions, la nais­sance du monde mo­derne. « C’est fi­ni la pein­ture. Qui fe­rait mieux que cette hé­lice ? » s’écrie-t-il. Mais une hé­lice, c’est en­core trop beau. Du­champ se mé­fie au­tant du bon goût que du mau­vais. Il veut choi­sir au ha­sard n’im­porte quel ob­jet — une pelle à neige et une roue de vé­lo, ses pre­mières ten­ta­tives avant l’uri­noir — et le mettre au mu­sée, ou dé­jà, en ga­le­rie : il in­vente le rea­dy-made, un ob­jet ma­nu­fac­tu­ré du quo­ti­dien qui, ex­po­sé dans un autre cadre, change de sens. Au sens lit­té­ral. Son uri­noir, Du­champ le re­tourne de haut en bas, et l’ap­pelle « Fon­taine ». Il le signe à la pein­ture noire, ma­li­cieu­se­ment et ano­ny­me­ment, « R. Mutt », Ri­chard Mutt. Un jeu de mots comme l’au­teur de la Jo­conde à mous­tache in­ti­tu­lée « L.H.O.O.Q. », autre pro­vo­ca­tion en 1919, les af­fec­tionne : Mutt si­gni­fie cré­tin, ou clé­bard. Ri­chard le cré­tin, le ca­bot. Mutt est un clin d’oeil dis­cret à l’en­tre­prise Mott qui a fa­bri­qué l’uri­noir.

Le 17 avril 1917 s’ouvre à New York le sa­lon de la So­cié­té des ar­tistes in­dé­pen­dants : 1 100 ex­po­sants, 2 500 oeuvres. L’uri­noir « Fon­taine » passe in­aper­çu. On a long­temps dit qu’il avait été re­fu­sé par les or­ga­ni­sa­teurs. Ce que Du­champ, dans ses « En­tre­tiens avec Pierre Ca­banne » (ré­édi­tion ré­cente chez Al­lia), pa­rus en 1967, un an avant sa mort, a dé­men­ti : cet élé­ment mi­ni­mal à l’art concep­tuel, ou même le pop art, qu’il ado­rait. Car pour Du­champ, sa vie était sa vé­ri­table oeuvre, comme pour An­dy Wa­rhol. Vé­né­ré ou dé­tes­té, ce­lui qui a fait de l’uri­noir ou de la roue de bi­cy­clette une oeuvre — mais il a aus­si réa­li­sé des pièces beau­coup plus com­plexes mê­lant pein­ture, verre et tech­niques mixtes — a ou­vert la porte au meilleur comme au pire de l’art contem­po­rain. De­puis Du­champ, tout est per­mis, ou presque. d’une pis­so­tière au­rait été en­tre­po­sé n’im­porte où dans l’im­mense es­pace, et per­du. Puis re­trou­vé.

Le scan­dale éclate quand l’uri­noir est à nou­veau ex­po­sé dans une ga­le­rie new-yor­kaise re­nom­mée, un peu plus tard, et pho­to­gra­phié dans une re­vue d’art. La lé­gende est en marche. Les sur­noms pleuvent : « Ma­don­na of the Ba­throom », la ma­done des toi­lettes, ou le « boud­dha de la salle de bains ». Du­champ, dan­dy, cher­cheur, bri­co­leur, mon­dain et so­li­taire à la fois, n’en fai­sait pas une af­faire ni un titre de gloire. Ga­brielle Buf­fet, la femme du peintre sur­réa­liste Fran­cis Pi­ca­bia, le meilleur ami de Du­champ, ré­su­ma plus tard ce cli­mat : « Tout ce­la se pas­sait en pleine guerre. Notre agres­si­vi­té était une ré­volte. » Aux chiottes, monde pour­ri ! Un jour, pour ses frais den­taires, Du­champ avait si­gné un faux chèque des­si­né très scru­pu­leu­se­ment à la main, res­té comme « le chèque Tzanck », du nom de son den­tiste. Une « oeuvre » qui vaut au­jourd’hui beau­coup plus cher que le coût de la con­sul­ta­tion. La Pre­mière Guerre mon­diale est en­trée dans sa troi­sième an­née, mar­quée en 1917 par le dé­but de l’of­fen­sive du Che­min des Dames. L’ar­mée fran­çaise pa­tauge et Pé­tain de­vient com­man­dant en chef. Les EtatsU­nis entrent en guerre le 6 avril 1917. La ré­vo­lu­tion russe éclate en fé­vrier. Lé­nine et Trots­ki lancent toutes leurs troupes dans la ba­taille en oc­tobre. Le pre­mier ré­gime com­mu­niste au monde s’ap­pel­le­ra en­suite l’URSS. Les 10 mil­lions de morts de la guerre font naître de nou­veaux mou­ve­ments ar­tis­tiques, re­belles, comme Da­da (1917-1922), qui se veut « an­ti-art », dont Du­champ se­ra très proche.

Un peintre tour à tour fauve, cu­biste, abs­trait, sur­réa­liste et… pro­voc

La ré­plique de sa « Fon­taine » scan­da­leuse si­gnée par Du­champ lui-même fait par­tie de la col­lec­tion du Centre Pom­pi­dou.

Mar­cel Du­champ dans son ate­lier à New York, vers 1957.

Ce « Nu des­cen­dant un es­ca­lier no 2 » date de 1912. Mar­cel Du­champ traite le mou­ve­ment se­lon le prin­cipe de la chro­no­pho­to­gra­phie. Il avait dé­jà fait scan­dale avec cette oeuvre lors de l’ex­po­si­tion à l’Ar­mo­ry Show de New York en 1913.

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