Bu­ren zèbre les es­prits

En 1986, le plas­ti­cien Da­niel Bu­ren ins­talle ses 260 co­lonnes zé­brées de noir et blanc dans la cour d’hon­neur du Pa­lais-Royal. Après de vio­lentes at­taques, elles ont vite été adop­tées.

Aujourd'hui en France - - VOTRE SOIRÉE TÉLÉVISION - YVES JAEGLÉ

« UN FURONCLE. » La « co­lo­ni­sa­tion » du Pa­lais-Royal. « Qui va payer cette sa­lo­pe­rie ? », « En­le­vez cette hor­reur » : à l’été 1986, Da­niel Bu­ren dé­voile dans un cli­mat hys­té­rique ses 260 co­lonnes ins­tal­lées dans la cour d’hon­neur du Pa­lais. Un cri­tique parle même d’une oeuvre « can­cé­ri­gène ». L’ar­tiste a fait un livre des mil­liers de graf­fi­tis écrits sur les pa­lis­sades qui pro­té­geaient ses co­lonnes du­rant leur ins­tal­la­tion. Le pire : « Ce­la a dû être fait à la mé­moire des camps de concen­tra­tion et des dé­por­tés », a grif­fon­né un ano­nyme. Le plus vi­sion­naire : « On fi­ni­ra bien par les ai­mer. » En at­ten­dant, des vi­giles montent la garde chaque nuit.

Les co­lonnes de Bu­ren f o nt tel­le­ment par­tie du pay­sage au­jourd’hui qu’on peine à ima­gi­ner le dé­fer­le­ment de haine dé­clen­ché par leur ir­rup­tion dans ce pa­lais de la Ré­pu­blique, qui concentre à la fois le mi­nis­tère de la Cul­ture, le Conseil d’Etat, le Conseil consti­tu­tion­nel et la Co­mé­die-Fran­çaise. A l’époque, les grands com­mis de l’Etat garent leur voi­ture dans cette cour d’hon­neur, avant que le pré­sident Fran­çois Mit­ter­rand et Jack Lang, son mi­nistre de la Cul­ture, ne dé­cident de trans­for­mer le par­king en place ar­tis­tique dé­diée aux pié­tons. « Tout est d’abord né d’une his­toire de ba­gnoles, sou­rit au­jourd’hui Jack Lang. Je me­nais un com­bat per­ma­nent contre les par­kings qui en­lai­dis­saient les mo­nu­ments na­tio­naux, comme ce­lui qui se trou­vait alors à l’em­pla­ce­ment ac­tuel de la Py­ra­mide de Pei au Louvre. Et je vou­lais re­lan­cer la com­mande pu­blique aux ar­tistes contem­po­rains. »

Au Pa­lais Royal, Jack Lang choi­sit entre deux pro­jets ar­ri­vés en fi­nale : « L’un était très, très co­lo­ré. Ce­la au­rait eu du mal à pas­ser. Ce­lui de Bu­ren me sem­blait plus sobre. » Et pour­tant… Les bandes noires et blanches exas­pèrent les dé­fen­seurs du clas­si­cisme. « On était les en­voyés du diable. Dans le F i g a r o Ma g a z i n e , Loui s Pa uwel s m’avait trai­té de pape du si­da men­tal. Il s’achar­nait contre moi avec un cer­tain brio, se sou­vient avec flegme l’an­cien mi­nistre. Les af­fron­te­ments po­li­tiques, c’était à la vie, à la mort. »

L’ac­tuel pa­tron de l’Ins­ti­tut du monde arabe avance à la hus­sarde : « On avait un es­prit de com­man­do, car les élec­tions l égis­la­tives ar­ri­vaient en mars 1986, et l’on sa­vait qu’on al­lait perdre. Je re­ce­vais des tom­be­reaux de lettres d’in­sultes, mais ça ren­for­çait ma dé­ter­mi­na­tion. »

La dé­faite de la gauche dé­bouche sur la co­ha­bi­ta­tion. Jacques Chi­rac, nou­veau Pre­mier mi­nistre de Fran­çois Mit- Moins de trois ans après les co­lonnes de Bu­ren, Fran­çois Mit­ter­rand inau­gure la Py­ra­mide de Pei au Louvre, en 1989, juste à cô­té. Là aus­si, la polémique a fait rage. La Py­ra­mide comme les co­lonnes a été éri­gée sur un an­cien par­king. A chaque fois, les tou­ristes ont tran­ché, s’ap­pro­priant mas­si­ve­ment cette touche de contem­po­rain dans les pa­lais de la France. Sans la moindre polémique, cette fois, l’en­trée de la sta­tion de mé­tro Pa­lais-Royal, à cô­té des co­lonnes, s’orne des perles ro­co­co du jeune ar­tiste Jean-Mi­chel Otho­niel. Son « kiosque des noc­tam­bules », vi­sible de­puis 2000, a pro­fi­té d’un cli­mat apai­sé. Le Grand Pa­lais, de­puis 2007, ac­cueille à tra­vers la ma­ni­fes­ta­tion « Mo­nu­men­ta », d’énormes ins­tal­la­tions éphé­mères d’ar­tistes contem­po­rains. Dont Da­niel Bu­ren, dé­sor­mais une star in­ter­na­tio­nale, qui a aus­si co­lo­ré, cet été, l’im­mense Fon­da­tion Louis Vuit­ton au bois de Bou­logne. Fon­da­tion Louis Vuit­ton. ter­rand, est contre les co­lonnes. Da­niel Bu­ren craint leur des­truc­tion avant même l’inau­gu­ra­tion. D’au­tant que la jus­tice s’en mêle. Le 20 fé­vrier, peu avant l’élec­tion, à la suite du re­cours de plu­sieurs as­so­cia­tions, le tri­bu­nal or­donne la sus­pen­sion pro­vi­soire du chan­tier, car le mi­nis­tère, très pres­sé, a ou­blié de faire la dé­cla­ra­tion de tra­vaux en mai­rie.

Mais Fran­çois Léo­tard, le nou­veau mi­nistre de la Cul­ture, va­leur mon­tante de la droite, dé­cide de res­pec­ter la pa­role de l’Etat. Jus­qu’au bout, la pres­sion ne se re­lâche pas. Le 29 mai, « le Pa­ri­sien » titre : « Ma­ni­fes­ta­tion de zèbres an­ti-Bu­ren ». Des op­po­sants dé­gui­sés tentent un der­nier ba­roud.

Le 30 juillet, les pa­lis­sades sont re­ti­rées. Les tou­ristes, les ba­dauds, les en­fants sur­tout, prennent les co­lonnes d’as­saut, pa­ci­fi­que­ment. Elles de­viennent ins­tan­ta­né­ment un ter­ri­toire de jeu, de pause flâ­neuse. Vic­times de leur suc­cès, elles s’abîment même beau­coup trop vite. Une res­tau­ra­tion coû­teuse, en 2009, né­ces­si­te­ra un an de tra­vaux. Un grand lif­ting. Comme l’écrit « le Fi­ga­ro », long­temps en­ne­mi puis nar­quois : « Les co­lonnes de Bu­ren se sont em­bour­geoi­sées ».

Avant de de­ve­nir une place dé­dié aux pié­tons, la cour du Pa­laisRoyal était un par­king re­ser­vé aux com­mis d’Etat

AvecA ec ces co­lonnes,co­lonnes la cour du Pa­lais-Royal est de­ve­nue un lieu de jeu pour les en­fants et de pause pour les flâ­neurs.

L’ar­chi­tecte star Frank Geh­ry a de­man­dé de co­lo­rer sa créa­tion de à Da­niel Bu ren ma­nière éphé­mère.

En 2008, Da­niel Bu­ren me­na­çait de dé­mon­ter ses co­lonnes abî­mées si elles n’étaient pas res­tau­rées. Elles l’ont été un an plus tard.

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