Les hé­ros du Tha­lys n’ont rien ou­blié

TER­RO­RISME. Grâce à leur cou­rage, ils avaient pu maî­tri­ser Ayoub el-Khaz­za­ni, lour­de­ment ar­mé, à bord d’un Tha­lys re­liant Am­ster­dam à Pa­ris, le 21 août 2015. Un jour qui a chan­gé leur vie.

Aujourd'hui en France - - ACTUALITÉ - Mark Moo­ga­lian Pro­pos re­cueillis par NI­CO­LAS JACQUARD

C’ÉTAIT IL Y A UN AN. Une éter­ni­té au re­gard du nombre de vic­times cau­sées de­puis par des at­taques ter­ro­ristes sur le sol fran­çais. Mais cette fois-là, une poi­gnée d’hommes dé­ter­mi­nés et so­li­daires a per­mis d’évi­ter le pire. Le pre­mier, Mark Moo­ga­lian, un pro­fes­seur d’an­glais de 52 ans, s’est con­fron­té à mains nues à Ayoub el-Khaz­za­ni, par­ve­nant à sub­ti­li­ser le fu­sil d’as­saut avec le­quel ce Ma­ro­cain de 25 ans s’ap­prê­tait à com­mettre un mas­sacre dans le Tha­lys Am­ster­dam-Pa­ris. Un pro­jet que le ter­ro­riste pré­su­mé, mu­tique de­puis son pla­ce­ment en dé­ten­tion, a tou­jours nié. Son ar­se­nal, il l ’ avait trou­vé dans une va­lise aban­don­née près de la gare du Mi­di à Bruxelles où il di­sait être SDF, avait-il seule­ment lâ­ché en garde à vue. L’idée d’un bra­quage dans le Tha­lys lui était alors ve­nue. Les en­quê­teurs n’ont ja­mais cru à cette ver­sion, mais leurs in­ves­ti­ga­tions n’ont pas dé­bou­ché sur d’autres mises en cause.

Griè­ve­ment bles­sé par une balle ti­rée par El-Khaz­za­ni, Mark Moo­ga­lian re­vient sur ces ins­tants où il s’ est vu mou­rir et sur sa vie d’après l’at­ten­tat man­qué. Com­ment abor­dez-vous cette date an­ni­ver­saire ? MARK MOO­GA­LIAN. Je sen­tais in­cons­ciem­ment qu’elle ap­pro­chait. Je suis quel­qu’un qui laisse gé­né­ra­le­ment de cô­té les mo­ments dif­fi­ciles. Mais pas cette fois. Au contraire, je me re­passe tous les jours cette sé­quence es­sen­tielle de ma vie. Il y a des sé­quelles. Phy­siques, d’abord. J’ai tou­jours des pro­blèmes à ma main et à mon bras gauche. Psy­cho­lo­giques un peu aus­si. Tout de suite après, je me sen­tais plu­tôt bien. J’étais heu­reux d’avoir sur­vé­cu. Puis sont ap­pa­rues ces pe­tites sautes d’hu­meur, ces mon­tées émo­tion­nelles dis­pro­por­tion­nées, dont on fi­nit par com­prendre qu’elles ont un lien avec tout ça. D’au­tant que d’autres at­taques ter­ro­ristes sont sur­ve­nues… Le 13 no­vembre, sur­tout. Le Ba­ta­clan, ça m’a fi­gé d’ef­froi. J’ima­gi­nais la scène plus que n’im­porte qui d’autre, les gens à terre, la souf­france de ceux sur le point de mou­rir. Com­ment avez-vous re­pé­ré El-Khaz­za­ni dans le Tha­lys ? Je suis as­sis face à mon épouse, face au sas. Mon at­ten­tion est at­ti­rée par ce type qui entre dans les toi­lettes avec sa va­lise à rou­lettes. Je me lève pour je­ter un coup d’oeil. A ma gauche, un jeune homme pa­tiente. Je tourne alors la tête. El-Khaz­za­ni est là, l’AK-47 dans sa main droite. L’es­pace d’une de­mi-se­conde, on se re­garde tous les trois, sur­pris. Puis l’autre pas­sa­ger se jette sur lui et l’agrippe au cou. Je pense alors à mon épouse. Je pars lui hur­ler de prendre la fuite, puis je re­viens dans le sas. Com­ment êtes-vous par­ve­nu à sai­sir l’arme ? C’est as­sez flou. Tout ce que je sais c’est que je la prends, et que je m’en­fuis avec en hur­lant « I’ve got the gun ! » (NDLR : j’ai l’arme). Puis j’en­tends une dé­to­na­tion. ElK­haz­za­ni m’a ti­ré dans le dos avec son pis­to­let. Je me dis que je vais mou­rir à bord de ce train. Je saigne abon­dam­ment. El-Khaz­za­ni ar­rive, s’age­nouille pour ré­cu­pé­rer son arme. Je ferme l es yeux. Je suis sûr qu’il va m’ache­ver. Et puis rien. Que des bruits, des voix. C’est Spen­cer qui le maî­trise. Je me dis alors que par chance, je ne se­rai que le seul mort. Et vous per­dez conscience… Ma tête est lé­gère. Je re­vois ma mère dans mon en­fance. C’est agréable. Mais je pense alors que si je ne rouvre pas les yeux, je ne les r o uvr i r a i pl us j a mais . Quand j’émerge, Spen­cer, am­bu­lan­cier dans l’ar­mée, a mis ses doigts sur mon cou. Il n’ar­rête pas de me dire : « Tu es un hé­ros, faut qu’on ai l l e boir e une bière en­semble. » Ce que vous avez fi­ni par faire ? Oui ! On s’est re­trou­vés le 27 j uin lors d’une fête don­née à l’am­bas­sade des Etats-Unis en France. C’est la pre­mière fois qu’on se re­voyait. Fran­che­ment, c’était cool. C’est un mec en or. On a fait une fête comme je n’ai plus l’ha­bi­tude d’en faire. Une soi­rée ma­gni­fique. Il est amé­ri­cain, tout comme vous. Est-ce un ha­sard que vous soyez in­ter­ve­nu ? Peut-être pas. L’ac­tion, ça fait par­tie de notre culture. On a gran­di avec tous ces films de cow-boys ou de guerre où les hé­ros se sa­cri­fient. Chez nous, on dit : « You go first, you ask ques­tions la­ter » (NDLR : tu y vas d’abord, tu te poses les ques­tions plus tard). Avez-vous le sen­ti­ment d’être un sur­vi­vant ? Oui, mais ce­la fai­sait dé­jà par­tie de ma phi­lo­so­phie per­son­nelle. Je n’ai ja­mais pris la vie comme quelque chose d’ac­quis. En re­vanche, ce qui m’a chan­gé, ce sont tous ces mes­sages de sou­tien, la gen­tillesse des gens à mon égard, le tra­vail des mé­de­cins et de tous ceux qui ont fait leur maxi­mum pour que tout aille bien pour moi.

« Je me re­passe tous les jours cette sé­quence es­sen­tielle de ma vie » « Le Ba­ta­clan, ça m’a fi­gé d’ef­froi. J’ima­gi­nais la scène plus que n’im­porte qui, les gens à terre, la souf­france de ceux sur le point de mou­rir »

VI­DÉO le­pa­ri­sien.fr Un an après, Mark Moo­ga­lian tente de tour­ner la page

Bou­logne-Billancourt (Hauts-de-Seine), ven­dre­di. Mark Moo­ga­lian a été griè­ve­ment bles­sé par balle lors de l’at­taque du Tha­lys.

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