Ils roulent pour Uber au black

FRAUDE. De nom­breux chauf­feurs de VTC de la cé­lèbre plate-forme, que nous avons ren­con­trés, se plaignent de ne pas ga­gner suf­fi­sam­ment pour s’en sor­tir. Cer­tains, en toute illé­ga­li­té, ont ces­sé de dé­cla­rer leurs re­ve­nus.

Aujourd'hui en France - - ÉCONOMIE - Dos­sier réa­li­sé par BO­RIS CASSEL ET VIC­TOR TASSEL

LES HUISSIERS dé­filent chez An­toine*. Té­lé, ca­na­pé, meubles… De­puis quelques se­maines, pe­tit à pe­tit, au gré des sai­sies, sa vie so­ciale s’éva­nouit. Ce sont au­jourd’hui les banques qui se rem­boursent. De­main, dans quelques jours, il le sait, le fisc et les Urs­saf ta­pe­ront, à leur tour, à sa porte. Car ce chauf­feur fran­ci­lien de VTC (vé­hi­cule de trans­port avec chauf­feur) a joué avec le feu. « J’ai tra­vaillé pen­dant quatre ans pour Uber. Mais, de l’été 2015 au prin­temps 2016, au mo­ment où j’ai été pris en faute, je n’ai dé­cla­ré au­cune ac­ti­vi­té au fisc et aux Urs­saf. Rien du tout, alors que je conti­nuais de conduire douze heures par jour », ra­conte ce jeune Fran­ci­lien.

Lorsque les clients payaient leur course sur l’ap­pli­ca­tion Uber, cette plate-forme lui re­ver­sait la somme, am­pu­tée d’une com­mis­sion de 20 %. An­toine, lui, ins­tal­lé comme au­toen­tre­pre­neur, ne dé­cla­rait de son cô­té au­cune ac­ti­vi­té aux au­to­ri­tés. En croi­sant les doigts pour ne pas avoir de contrôle. Une tech­nique qui, se­lon An­toine, est très ré­pan­due chez les chauf­feurs d’Uber. Car­bu­rant, lo­ca­tion des ru­ti­lantes ber­lines, en­tre­tien… « Les charges fixes étaient trop im­por­tantes. Les prix pra­ti­qués par Uber ne me per­met­taient pas de tra­vailler en étant dé­cla­ré », ra­conte-t-il.

Des prix écra­sés

No­tam­ment de­puis une baisse de prix qui a eu lieu en fin d’an­née der­nière. « Avant, une bonne jour­née, je pou­vais faire 250 € de chiffre d’af­faires. De­puis la baisse de prix, pour le même tra­vail, je ne tou­chais plus que 150 € », sou­ligne ain­si An­toine, qui fait le dé­compte : « En­le­vez les 20 % de com­mis­sion pris par Uber, soit 30 €, puis 90 € de frais fixes di­rec­te­ment liés à la voi­ture. Il reste au fi­nal 30 €. » In­suf­fi­sant pour man­ger, payer les dé­penses de la vie quo­ti­dienne (loyer, etc.) et… une tren­taine d’eu­ros de charges so­ciales. Il s’est donc ar­ran­gé avec ces der­nières. Avant de som­brer.

De nom­breux chauf­feurs de VTC connaissent cet en­gre­nage. « La course mi­ni­mum est pas­sée de 8 à 5 € à l’au­tomne 2015, ce­la a dés­équi­li­bré tout mon bu­si­ness plan », té­moigne un autre jeune Fran­ci­lien. Du coup, lui aus­si s’exo­nère du paie­ment des co­ti­sa­tions so­ciales. « Je conti­nue, pour l’ins­tant, à tra­vailler pour Uber, car je dois rem­bour­ser des em­prunts contrac­tés au­près de ma fa­mille. Une fois que ce se­ra fait, j’ar­rête tout ! » pro­me­til. Trop dan­ge­reux et, sur­tout, rui­neux en cas de contrôle. « Si les Urs­saf et le fisc me tombent des­sus, je leur di­rai la vé­ri­té : je fraude, car je n’ai plus les moyens de payer mes im­pôts et mes charges », as­sure-t-il. Des té­moi­gnages i so­lés ? « Un au­toen­tre­pre­neur VTC ne peut pas réa­li­ser plus de 32 600 € de chiffre d’af­faires, une fois dé­duits les com­mis­sions de 8 000 € et les autres frais, il gagne, en net, 600 € par mois », dé­plore, de son cô­té, Laurent Grand­guillaume, dé­pu­té PS de la Côte-d’Or, au­teur d’un rap­port sur les VTC. Et d’ajou­ter : « Le mo­dèle éco­no­mique de ces plates-formes ne per­met pas aux chauf­feurs de vivre dé­cem­ment. Il y a un vrai phé­no­mène de pau­pé­ri­sa­tion qui amène cer­tains à ce genre de pra­tiques. »

Du cô­té d’Uber, on ex­prime uni­que­ment de l’éton­ne­ment et de l’in­com­pré­hen­sion. « Les 1 2 000 part e nair e s c hauf­feurs d’Uber exercent en qua­li­té de pres­ta­taires in­dé­pen­dants. Ils sont te­nus de dé­cla­rer leurs re­ve­nus », ex­plique un porte-pa­role fran­çais de l’en­tre­prise amé­ri­caine. La lo­gique éco­no­mique d’Uber ne les conduit pas à de telles extrémités, no­tam­ment de­puis la baisse de ses ta­rifs il y a un peu moins d’un an. « Les prix plus bas ont at­ti­ré plus de pas­sa­gers. Pour les chauf­feurs, ce­la si­gni­fie moins de temps d’at­tente et d’ap­proche entre deux courses », as­sure un porte-pa­role en France de la so­cié­té. Donc, plus de re­ve­nus.

S’ap­puyant sur une étude de deux éco­no­mistes, Uber as­sure que le c hi f f r e d’ af f ai r es ho­raire brut moyen par chauf­feur est de 19,90 € par heure. A en croire le porte-pa­role de l’en­tre­prise, « une fois les charges re­ti­rées, il reste au chauf­feur en­vi­ron 10 € net par heure ».

*Le pré­nom a été chan­gé.

Pour ga­gner sa vie dé­cem­ment comme chauf­feur VTC, An­toine avait ces­sé de dé­cla­rer son ac­ti­vi­té et ses re­ve­nus. Il ac­cuse la com­pa­gnie Uber de mettre les chauf­feurs dans une im­passe fi­nan­cière.

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