Le condam­né à mort n’a pas de sang sur les mains

ÉTATS-UNIS. En ver­tu d’une loi inique, Jef­fe­ry Wood a éco­pé de la peine ca­pi­tale au Texas pour s’être trou­vé mê­lé à un crime. Un tri­bu­nal a sus­pen­du in ex­tre­mis son exé­cu­tion, re­con­nais­sant la par­tia­li­té d’un ex­pert psy­chiatre.

Aujourd'hui en France - - FAITS DIVERS - Wa­shing­ton (Etats-Unis) De notre cor­res­pon­dante F.R. FAN­NIE RASCLE

AL­LON­GÉ sur son lit dans le cou­loir de la mort de la pri­son de Hunts­ville (Texas), Jef­fe­ry Wood a fê­té ven­dre­di son 43e an­ni­ver­saire en écou­tant ses proches lui chan­ter « Hap­py Bir­th­day » sur les ondes de la ra­dio dont un pro­gramme est ré­ser­vé aux fa­milles de dé­te­nus. Ce 43e an­ni­ver­saire de­vait être le der­nier. Son exé­cu­tion était pré­vue mer­cre­di, à 18 heures, heure lo­cale, par in­jec­tion lé­tale. Ce 43e an­ni­ver­saire s’est fi­na­le­ment ré­vé­lé ce­lui de l’es­poir. La jus­tice du Texas a of­fert un sur­sis in­es­pé­ré à cet homme qui a éco­pé de l’une des condam­na­tions à mort les plus in­justes de l’his­toire des Etats-Unis.

OEil pour oeil, dent pour dent, c’est le re­frain des dé­fen­seurs de la peine de mort outre-At­lan­tique. Mais Jef­fe­ry Wood n’a ja­mais eu de sang sur les mains. Le jour n’est pas en­core le­vé, ce 2 jan­vier 1996, quand il se gare, avec son co­pain Da­niel Re­neau, de­vant une sta­tion-ser­vice de Kerr­ville, une bour­gade du Texas. Il reste as­sis Lu­nettes à large mon­ture sur le nez et che­veux gri­son­nants, il se van­tait sans sour­ciller de pou­voir pré­dire « à 100 % » la dan­ge­ro­si­té fu­ture d’un in­di­vi­du. James Grig­son reste l’un des psy­chiatres les plus dé­criés des Etats-Unis. Au cours de sa car­rière, il est in­ter­ve­nu dans pas moins de 167 af­faires cri­mi­nelles de­vant les tri­bu­naux. Plus de 100 d’entre elles se sont sol­dées par un ver­dict de mort. C’est ain­si que le doc­teur Grig­son a ga­gné dans les jour­naux amé­ri­cains le sur­nom de Dr Death. Sa route a croi­sé celle de Jef­fe­ry Wood lors de son pro­cès en 1998. Ou plu­tôt ef­fleu­ré : l’ex­pert n’a pas étu­dié son dos­sier, il ne l’a même pas ren­con­tré en per­sonne avant le pro­cès. Mais, au ju­ry, il a cer­ti­fié que l’ac­cu­sé re­pré­sen­te­rait un dan­ger dans la voi­ture. Re­neau, lui, entre dans le pe­tit ma­ga­sin. Il bran­dit un ca­libre 22 et abat le seul em­ployé pré­sent. Quand il en­tend le coup de feu, Wood fonce à l’in­té­rieur. Le ti­reur se charge de ra­fler la caisse. Puis il presse son « com­plice » d’em­por­ter les images de vi­déo­sur­veillance et l’arme du crime. Tous deux sont in­ter­pel­lés quelques heures plus tard.

Da­niel Re­neau re­con­naît avoir ti­ré. Condam­né à mort, il est exé­cu­té en 2002. Jef­fe­ry Wood a ad­mis être sur les lieux au mo­ment du drame. Mais il a ex­pli­qué qu’il n’était pas ar­mé, qu’il ne sa­vait même pas que le bra­quage al­lait avoir lieu ce jour-là. Sans suc­cès. Au Texas, ce­lui qui ap­puie sur la dé­tente et ce­lui qui pou­vait en­vi­sa­ger l’éven­tua­li­té du crime ou qui y est mê­lé risquent la même peine. C’est le prin­cipe de la « law of par­ties » : tueur et com­plice, même sen­tence. En 1998, Wood écope de la peine ca­pi­tale. « Son cas est l’exemple même pour la so­cié­té s’il re­trou­vait un jour la li­ber­té. Et ou­vert ain­si la voie à la peine ca­pi­tale. « Je ne dé­teste per­sonne par prin­cipe, mais il y a des gens que je n’aime vrai­ment pas. Et ce pré­ten­du mé­de­cin est tout en haut de mon clas­se­ment. L’en­fer qu’a vé­cu ma fa­mille, c’est à cause de lui, ça me dé­goûte », as­sène Ter­ri Been, la soeur de Jef­fe­ry Wood. D’au­tant que James Grig­son avait été ra­dié de l’As­so­cia­tion amé­ri­caine des psy­chiatres pour ses mé­thodes ju­gées fu­meuses… trois ans avant de par­ti­ci­per au pro­cès de Wood. Le pro­cu­reur qui l’avait ap­pe­lé à la barre avait « omis » d’en in­for­mer le ju­ry. Dr Death est mort en 2004, sans s’être ja­mais ex­cu­sé, tou­jours convain­cu à 100 % de ses conclu­sions. d’un Etat, le Texas, qui flirte avec les li­mites de la loi pour condam­ner quel­qu’un à mort. La sen­tence n’au­rait été la même dans au­cun autre Etat. C’est une pa­ro­die de jus­tice », s’agace Robert Dun­ham, le di­rec­teur du Centre d’in­for­ma­tion amé­ri­cain sur la peine de mort.

A quelques heures de l’exé­cu­tion, les avo­cats du condam­né ont donc ar­ra­ché un sur­sis de­vant la cour pé­nale d’ap­pel du Texas. Con­crè­te­ment, la ju­ri­dic­tion a es­ti­mé fon­dé un des re­cours de la dé­fense qui dé­non­çait le faux té­moi­gnage et les preuves scien­ti­fiques tron­quées dé­po­sés lors du pro­cès par un ex­pert psy­chiatre dé­crié, James Grig­son, sur­nom­mé Dr Death (« Dr la Mort »). Qu’im­porte que Jeff Wood ait le QI d’un en­fant, qu’il soit fra­gile psy­cho­lo­gi­que­ment et fa­ci­le­ment in­fluen­çable et qu’il n’ait au­cun an­té­cé­dent de vio­lence. Au tout dé­but de l’af­faire, la jus­tice l’avait même re­con­nu in­apte à être ju­gé en rai­son de sa san­té men­tale et l’avait in­ter­né. Pour le doc­teur Grig­son, char­gé lors du pro­cès d’éva­luer la me­nace que pour­rait re­pré­sen­ter l’ac­cu­sé, la dan­ge­ro­si­té de Wood est avé­rée, me­nant à la pire des sen­tences.

De­puis, la soeur du condam­né, Ter­ri Been, n’a ces­sé de se battre pour sau­ver son frère. « Je passe mon temps à me de­man­der si j’au­rais pu faire plus en­core », as­sure celle qui re­mue ciel et terre pour mo­bi­li­ser le plus grand nombre à sa cause (lire ci-des­sous). Au Texas, qui reste la « ca­pi­tale » de la peine ca­pi­tale (de­puis 1976, il est res­pon­sable de plus du tiers des exé­cu­tions aux Etats-Unis), le com­bat est dan­tesque. Jef­fe­ry Wood n’est d’ailleurs pas sau­vé, son exé­cu­tion n’est que sus­pen­due. Ses avo­cats et sa fa­mille gardent l’es­poir de voir sa peine com­muer en pri­son à vie, voire de tout re­prendre de zé­ro. Nou­veau pro­cès, nou­veau ju­ry et peu­têtre au bout une sor­tie de pri­son. Au Texas, six condam­nés ont été exé­cu­tés de­puis jan­vier. Et cinq autres doivent l’être d’ici la fin de l’an­née.

Dr Death, l’homme aux 100 peines ca­pi­tales C’est le prin­cipe de la « law of par­ties » : tueur et com­plice, même sen­tence

« C’est une tor­ture »

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