« A Cannes, j’ai vrai­ment dé­ran­gé »

Hou­da Be­nya­mi­na,

Aujourd'hui en France - - LOISIRS ET SPECTACLES - Hou­da Be­nya­mi­na, réa­li­sa­trice Pro­pos re­cueillis par RE­NAUD BARONIAN

ELLE ne s’est pas ex­pri­mée de­puis le 22 mai, jour de la cé­ré­mo­nie de clô­ture du Fes­ti­val de Cannes. Ce soir-là, Hou­da Be­nya­mi­na re­ce­vait la Ca­mé­ra d’or (pre­mier long-mé­trage toutes sec­tions confon­dues) pour son film « Di­vines »*, qui conte le des­tin tra­gique d’une jeune ban­lieu­sarde. La réa­li­sa­trice ico­no­claste de 35 ans avait alors ex­pri­mé, avec une fougue peu com­mune, des pro­pos qui lui ont en­suite été re­pro­chés. Elle avait no­tam­ment sur­pris — cho­qué ? — avec son « T’as du cli­to, Wain­trop ! » hom­mage fé­mi­niste et sin­gu­lier à Edouard Wain­trop, dé­lé­gué gé­né­ral de la Quin­zaine des réa­li­sa­teurs. A dix jours de la sor­tie en salles, la Fran­ci­lienne re­vient sur ses pro­pos. A Cannes, vous avez l’im­pres­sion d’avoir dé­ran­gé ? HOU­DA BE­NYA­MI­NA. Oui, j’ai vrai­ment dé­ran­gé, j’ai pris beau­coup de temps… J’ai im­pro­vi­sé, j’ai emme- né les co­mé­diennes avec moi sur scène. C’est après, en cou­lisses, lorsque les gens me re­gar­daient bi­zar­re­ment, que j’ai com­pris qu’on n’est pas sup­po­sé se com­por­ter comme ça là-bas. J’ai lais­sé ex­plo­ser ma joie mais je ne re­grette pas. Ce dis­cours re­flète ce que je suis : OK, on est à Cannes, de­vant le gra­tin du cinéma, mais je suis votre égale, je reste moi-même. Que vous a-t-on re­pro­ché ? Les ré­seaux so­ciaux et le mi­lieu du cinéma m’ont d’abord re­pro­ché de po­ser la ques­tion : pour­quoi y a-t-il si peu de femmes dans les sé­lec­tions can­noises ? Ce n’est pas parce qu’il y a moins de ta­lents fé­mi­nins. Mais parce qu’à la tête des trois grandes sé­lec­tions à Cannes, il y a… quatre hommes. A part ça, j’ai sou­li­gné que je n’étais pas de ce mi­lieu. Il fal­lait que je parle à tous ceux qui viennent du même en­droit que moi, leur dire que je n’ai pas de pa­pa, de ma­man, ni de ré­seau dans le cinéma mais que ça ne m’a pas em­pê­ché d’y ar­ri­ver. Vous sou­li­gnez que vous n’êtes pas is­sue d’un ré­seau de cinéma. Quel est votre par­cours ? Je viens d’une ci­té dans l’Es­sonne, j’ai fait un CAP de coif­fure, puis j’ai re­pris un cur­sus nor­mal, bac lit­té­raire, li­cence d’art et grande école de co­mé­diens. Puis j’ai créé mon as­so­cia­tion, 1 000 Vi­sages, qui m’a aus­si ai­dée à faire mon film. Dans le cinéma, il y a beau­coup de gens is­sus des classes moyennes, mais pas de « gens d’en bas », is­sus de ban­lieues ou de vil­lages très pauvres. Pour­quoi avoir choi­si le cinéma ? Parce que j’avais une grande gueule ! J’avais des his­toires à ra­con­ter, une co­lère qui m’ha­bi­tait et, il y a dix ans, je ne me re­con­nais­sais pas dans le cinéma fran­çais. « Di­vines » n’a-t-il pas été ré­duit à un film sur la ban­lieue ? Ab­so­lu­ment, alors que la ban­lieue est un cadre à cette his­toire d’ami­tié entre Dou­nia et Mai­mou­na. Après, il faut que je reste connec­tée au réel, à mon époque. Mon réel, ce sont les quar­tiers po­pu­laires où j’ai gran­di. Mais vous êtes un exemple vi­vant qu’on peut s’en sor­tir, non ? J’ai com­men­cé mon film avec l’idée de mon­trer que la vie est un com­bat que l’on mène contre soi-même. On a tous une res­pon­sa­bi­li­té dans ce qui nous ar­rive, il faut ar­rê­ter la vic­ti­mi­sa­tion. Avec mon as­so­cia­tion, on aide des gens en ban­lieue, mais on ne peut pas les sau­ver mal­gré eux.

« J’ai lais­sé ex­plo­ser ma joie mais je ne re­grette pas »

* Sor­tie le 31 août.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.