Ir­ré­sis­tible

Aujourd'hui en France - - LOISIRS ET SPECTACLES -

ON PEUT DIRE ce qu’on veut de Yas­mi­na Re­za, ré­vé­lée par sa pièce « Art ». Qu’elle est la porte-pa­role de la pla­nète bo­bo, même si elle ne lui fait au­cun ca­deau. Qu’elle est à des an­nées-lu­mière des pré­oc­cu­pa­tions du tout-ve­nant. Une chose est cer­taine : cette dra­ma­turge et écri­vaine mé­rite son suc­cès et sa re­nom­mée. En té­moigne ce « Ba­by­lone » qui n’a ja­mais été aus­si proche du grand pu­blic. Mi-co­mé­die, mi­po­lar psy­cho­lo­gique, l’his­toire d’Eli­za­beth, in­ex­pli­ca­ble­ment at­ti­rée par son voi­sin du des­sus, un nom­mé Jean- Li­no aux blou­sons im­pro­bables et à la coif­fure déses­pé­ré­ment ac­ca­blante avec mèche per­oxy­dée cache-mi­sère sur le mont chauve, est l’une des très grandes réus­sites co­mi­co-tra­giques de cette ren­trée.

In­gé­nieur-bre­vets à l’Ins­ti­tut Pas­teur, Eliz a bet h, ma­riée à Pierre, dont la vie a en­core moins d’as­pé­ri­tés que la Beauce, tente de bous­cu­ler le cours des choses avec un dî­ner à plu­sieurs. Mais à 3 heures du ma­tin, Jean-Li­no sonne à sa porte. Il a étran­glé sa com­pagne, une femme so­laire et en­thou­siaste por­tée sur les thé­ra­peu­tiques douces. Dé­sem­pa­ré, il lui de­mande de l’ai­der à se dé­bar­ras­ser du corps… Par sa ma­lice, mais par sa pro­fon­deur aus­si, voi­là le ro­man qui de­vrait cas­ser la ba­raque à tous les étages. Re­za brille par sa puis­sance d’aus­cul­ta­tion aux rayons X de ses per­son­nages. La scène de la soi­rée chez Eli­za­beth est d’une sa­vou­reuse per­ti­nence sur les ac­com­mo­de­ments obli­gés d’in­vi­tés qui n’ont pas grand­chose en com­mun et en­core moins à se dire. Il y a des mo­ments d’an­tho­lo­gie dans ce ro­man dont on ima­gine sans ef­fort l’adap­ta­tion à l’écran. de Yas­mi­na Re­za, Ed. Flam­ma­rion, 219 pages, 20 €. IL Y A UNE CHARMANTE ma­lé­dic­tion dans le pa­tro­nyme de Serge Jon­cour, dont la so­no­ri­té évoque le Gon­court. On ne vou­drait pas lui por­ter la poisse, mais il se trouve qu’avec « Re­pose-toi sur moi », l’au­teur de « Com­bien de fois je t’aime » ou de « l’Amour sans le faire » n’a ja­mais été aus­si proche de la ré­com­pense su­prême. Le titre est dé­jà une trou­vaille. Sur le fond, l’ar­gu­ment est aus­si simple qu’im­pa­rable : deux per­son­nages qui n’avaient rien en com­mun dé­couvrent que les a prio­ri ne gagnent ja­mais la par­tie.

Au­rore est sty­liste. Elle a créé sa marque de vê­te­ments mais son as­so­cié es­saie de l’en­tour­lou­per. Ce­rise amère sur le gâ­teau, un fa­bri­cant a bâ­clé une sé­rie de robes de­ve­nues in­ven­dables. Son voi­sin, Lu­do­vic, est un homme im­po­sant aux ma­nières rustres. Cet an­cien pay­san s’est re­con­ver­ti dans le re­cou­vre­ment de dettes. Le jour où il dé­bar­rasse Au­rore des cor­beaux qui ni­chaient près de sa fe­nêtre, cette der­nière trouve qu’une épaule so­lide n’est pas de trop dans sa vie…

Serge Jon­cour a soi­gné son ou­vrage dans ses moindres dé­tails. Il signe son livre le plus dense et le plus tou­chant. de Serge Jon­cour, Ed. Flam­ma­rion, 428 pages, 21 €. VOI­LÀ MAIN­TE­NANT des an­nées que Lio­nel Du­roy, cy­cliste ac­com­pli ha­bi­tué aux longs ef­forts et aux cols es­car­pés, re­met le même ou­vrage sur son mé­tier d’écri­vain. Il le fait vent de­bout face à ses frères et soeurs qui lui re­prochent de sa­bo­ter l’image de la fa­mille. Il dé­tri­cote le trau­ma­tisme d’en­fance qui vit le clan Du­roy tom­ber de Cha­rybde en Scyl­la après avoir vé­cu lar­ge­ment au-des­sus de ses moyens à Neuilly­sur-Seine. L’au­teur du « Cha­grin », de « Ver­tiges » ou d’« Echap­per » a ra­con­té par le me­nu com­ment son père, re­pré­sen­tant de com­merce a, par un mé­lange d’in­con­sé­quence et d’amour, en­traî­né les siens dans une spi­rale de dé­sastre dont son épouse au­ra été la pre­mière vic­time.

Il s’agit d’elle, cette fois, dans ce ro­man qui s’ouvre avec la vente de la mai­son qu’Au­gus­tin, le double de l’au­teur, avait pro­mis à ses filles qu’il ne cé­de­rait ja­mais. Face à leur dé­pit, notre homme, au vo­lant de sa Peu­geot bour­rée de sou­ve­nirs, ses deux vé­los fé­tiches sur le toit, prend la route au ha­sard comme pour fuir sa propre vie. De ren­contre en ren­contre, il s’aper­çoit qu’il lui faut pro­fi­ter de cette pa­ren­thèse désen­chan­tée pour en­quê­ter sur Su­zanne, sa mère, et com­prendre en­fin pour­quoi il la dé­tes­tait tel­le­ment, au point de l’ap­pe­ler « l’idiote » et de n’éprou­ver au­cune peine à sa mort.

« L’Ab­sente » est un ro­man ab­sor­bant, une sorte de pein­ture grat­tée jus­qu’à la trame pour al­ler en ex­plo­rer tous les re­pen­tirs, ce mot si trou­blant qui tra­duit une image ef­fa­cée sous une autre. Ici, les re­pen­tirs, les vrais, sont lé­gion et consti­tuent le maillage ser­ré d’une quête achar­née pour re­trou­ver un atome de Graal : un peu de sé­ré­ni­té per­due. Quelle force !

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