« Qu’est-ce qu’on va de­ve­nir ? »

SÉISME EN ITA­LIE. Sil­via, ré­fu­giée avec sa fa­mille dans un cam­pe­ment de tentes où 2 500 si­nis­trés ont trou­vé re­fuge de­puis le trem­ble­ment de terre de mer­cre­di, est ron­gée par l’an­goisse.

Aujourd'hui en France - - FAITS DI­VERS - Gris­cia­no (Ita­lie) De nos en­voyées spé­ciales Sil­via LOUISE COL­COM­BET ET FLO­RA ZA­NI­CHEL­LI

ELLE TIRE NER­VEU­SE­MENT sur une ci­ga­rette, les yeux dans le vague, as­sise à l’ombre, le long d’un mu­ret. De temps en temps, elle jette un oeil in­quiet sur son fils de 13 ans, qui, à quelques mètres, trompe l’en­nui en jouant avec quelques en­fants. « Je me sens vi­dée, je n’ar­rive pas à en­vi­sa­ger l’ave­nir… Pour l’ins­tant, on vit au jour le jour », sou­pire Sil­via. Cette mère de fa­mille fait par­tie des 2 500 per­sonnes hé­ber­gées dans l’un des nom­breux cam­pe­ments de tentes éri­gés en ur­gence, après le ter­rible séisme de mer­cre­di qui a dé­vas­té plu­sieurs lo­ca­li­tés de mon­tagne au centre de l’Ita­lie, fai­sant 281 morts et 388 bles­sés se­lon un der­nier bi­lan.

Il y a en­core trois jours, elle dor­mait se­rei­ne­ment avec son ma­ri et leurs deux en­fants dans leur mai­son de Gris­cia­no, un ha­meau d’Ac­cu­mo­li, l’un des vil­lages si­tués sur l’épi­centre du trem­ble­ment de terre, qui a été rayé de la carte. Au­jourd’hui, elle ignore si elle pour­ra, un jour, y re­tour­ner. Pour l’heure, les se­cours lui en ont for­mel­le­ment in­ter­dit l’ac­cès. « Cette mai­son, c’est toute notre vie. Nous l’avions ache­tée il y a trois ans, et le cré­dit court tou­jours… Elle était en bé­ton ar­mé, mais les murs sont tous lé­zar­dés. Celle des voi­sins, qui était en pierre, s’est ef­fon­drée sur notre bal­con et avec le poids et les ré­pliques, il y a un vrai risque que toute l’en­trée s’écroule. Dans ce cas, ce se­rait une vé­ri­table ca­tas­trophe. »

Sou­dain, son re­gard s’em­plit de larmes, qu’elle s’em­presse de ra­va­ler. « Je n’ar­rive pas à m’en re­mettre, quand je pense à tous mes amis, cer­tains sont morts… Le pire, c’est que c’est mon fils qui me re­monte le mo­ral alors que c’est moi qui de­vrais le ré­con­for­ter », lâche-t-elle, émue.

Au­tour d’elle, d’autres fa­milles, d’autres en­fants, mal­gré l’ad­ver­si­té, tentent de se ser­rer les coudes. « L’im­por­tant, c’est de res­ter en­semble, phi­lo­sophe Irene, 16 ans, la fille de Sil­via, en­tou­rée de ses amis de ly­cée. Ça ne sert à rien de pleu­rer, nous, on a eu de la chance. » Mais Sil­via ne s’y trompe pas. « Elle a l’air forte, ma fille, elle ne montre rien, mais au fond elle est dé­truite. Une mère sent ces choses-là », pour­suit-elle, au mi­lieu des bam­bins qui s’amusent, l’air in­sou­ciant, avec des jouets ap­por­tés par la Croix-Rouge.

Des en­fants qui fré­quen­taient tous la pe­tite école du vil­lage, ré­duite à néant. « Ça, c’est la vraie ur­gence, in­siste-t-elle. Les cours doivent re­prendre le 15 sep­tembre, il faut qu’ils se dé­pêchent. » Un mo­tif d’in­quié­tude par­mi tant d’autres, alors que la fa­mille ignore en­core com­bien de temps elle de­vra vivre sous ces tentes, se conten­ter d’une toi­lette som­maire et être nour­rie, ma­tin, mi­di et soir par la pro­tec­tion ci­vile.

« C’est très bien or­ga­ni­sé, mais il ne f aut pas que ç a s’ éter­nise. Com­ment va-t-on faire quand le froid va ar­ri­ver ? Qu’est-ce qu’on va de­ve­nir ? On ne veut pas connaître le même sort qu’à l’Aqui­la (NDLR : où un séisme avait fait 308 morts et dé­truit des quar­tiers en­tiers en 2009). Les gens éva­cués sont res­tés des mois sous les tentes. Le gou­ver­ne­ment avait pro­mis de tout re­cons­truire, et en­core au­jourd’hui, cer­tains n’ont pas re­trou­vé leur mai­son et sont dans des pré­fa­bri­qués. C’est une honte ! » Dès jeu­di, le pré­sident du Con­seil Mat­teo Ren­zi, a pour­tant dé­cré­té l’état d’ur­gence et dé­blo­qué une pre­mière en­ve­loppe de 50 M€. « C’est bien beau toute cette bu­reau­cra­tie, mais c’est pas ça qui va payer la mai­son… »sou­pire-t-elle, fa­ti­guée par avance des fas­ti­dieuses dé­marches qu’il lui fau­dra ac­com­plir pour que l’ar­gent ar­rive jus­qu’à eux.

D’au­tant que le tra­vail de son ma­ri, sur qui re­pose toute la fa­mille, est éga­le­ment me­na­cé. Nul ne sait si et quand l’en­tre­prise d’en­grais pour la­quelle il tra­vaille — l’un des rares pour­voyeurs d’em­ploi de la ré­gion — re­dé­mar­re­ra. Alors qu’elle achève sa phrase, la terre, une énième fois de­puis mer­cre­di, se ma­ni­feste sous ses pieds. « A chaque ré­plique, on re­vit la scène. On a tout lais­sé der­rière nous… Re­gar­dez, c’est tout ce que j’ai pu sau­ver », dit-elle en mon­trant ses vê­te­ments, un simple jog­ging et un tee­shirt en­fi­lés à la hâte. « Mais au fond, on n’a pas à se plaindre, se re­pren­delle. On passe notre vie à vou­loir tou­jours plus, le der­nier té­lé­phone, de beaux vê­te­ments, et fi­na­le­ment c’est dans ces mo­ments-là qu’on se rend compte qu’on avait tout pour être heu­reux. »

« Quand je pense à tous mes amis, cer­tains sont morts… » « A chaque ré­plique, on re­vit la scène »

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