Le nau­frage ou­blié du « Ti­ta­nic » fran­çais

DRAME. Huit ans après le cé­lèbre pa­que­bot bri­tan­nique, un ba­teau fran­çais, « l’Afrique », sombre le 12 jan­vier 1920. Les vies de 568 per­sonnes sont en­glou­ties… comme la mé­moire de cette tra­gé­die.

Aujourd'hui en France - - HIS­TOIRE -

CE 9 JAN­VIER 1920, Louis Bou­cher som­nole dans sa ca­bine. Pour ce voyage vers le conti­nent afri­cain, le jeune tech­ni­cien ne s’at­ten­dait pas à ce confort. La So­cié­té agri­cole, fo­res­tière et in­dus­trielle pour l’Afrique lui a payé un billet de 1re classe sur le pa­que­bot « l’Afrique ». A 28 ans, cet an­cien am­bu­lan­cier du­rant la Grande Guerre veut ten­ter sa chance loin de l’Eu­rope meur­trie. Il a dé­ni­ché ce con­trat qui l’en­voie tra­vailler sur les coupes de bois des fo­rêts vierges de Gui­née. Il es­père lais­ser son cha­grin der­rière lui après le dé­cès pré­ma­tu­ré de sa jeune épouse.

Les amarres lar­guées, « l’Afrique » des­cend à vive al­lure l’es­tuaire de la Gi­ronde. Le vent, dé­jà, s’est le­vé. Louis Bou­cher ignore que l’océan va scel­ler son des­tin trois jours plus tard, après une ef­froyable tem­pête au large des Sables-d’Olonne. Il ne sau­ra pas non plus que ce ter­ri­fiant nau­frage, dont l’ori­gine exacte reste un mys­tère, som­bre­ra l ong­temps dans l’ou­bli. Ni qu’il de­meure, près d’un siècle après, la plus grande ca­tas­trophe de l’his­toire de la ma­rine mar­chande fran­çaise. Notre « Ti­ta­nic », ont dit cer­tains.

Pour l ’ heure, ponts e t c our­si ves grouillent de monde. Sur le quai des Char­trons, à Bor­deaux, près de 600 per­sonnes ont em­bar­qué sur ce ba­teau de la com­pa­gnie des Char­geurs réunis. Di­rec­tion Da­kar, au Sé­né­gal, ca­pi­tale de l’Afrique oc­ci­den­tale fran­çaise. A bord, les pas­sa­gers offrent un por­trait en mo­dèle ré­duit de la France co­lo­niale. Dans l’en­tre­pont s’en­tassent tra­vailleurs noirs et 192 ti­railleurs sé­né­ga­lais dé­mo­bi­li­sés. Le pont su­pé­rieur s’en­or­gueillit d’ac­cueillir une per­son­na­li­té : l’évêque Hya­cinthe Ja­la­bert, vi­caire apos­to­lique de la Sé­né­gam­bie, ac­com­pagne 17 mis­sion­naires de sa congré­ga­tion du Saint-Es­prit. Il trans­porte un tré­sor, dit-on, pour ache­ver l’édi­fi­ca­tion de la ca­thé­drale de Da­kar. Il y a en­core des mi­li­taires, des fonc­tion­naires, par­fois avec épouses et en­fants, et des com­mer­çants avides de cher­cher for­tune en Afrique. Des femmes seules aus­si, comme Ma­de­leine Fe­lix, 19 ans, ma­riée de­puis six mois, qui re­joint son époux à Da­kar. « J’ai le coeur lourd, tu sais », a-t-elle écrit à sa soeur Mo­na avant son exil.

Le 10 jan­vier 1920 au ma­tin, alors que « l’Afrique » s’élance sur l’At­lan­tique, le chef mé­ca­ni­cien aver­tit le com­man­dant An­toine Le Dû, 42 ans, que de l’eau s’en­gouffre dans les cales de chauf­fe­rie. Ma­rin bre­ton ex­pé­ri­men­té, Le Dû, qui s’in­quiète aus­si du mau­vais temps qui me­nace, or­donne de ra­len­tir l’al­lure. Mais, dans les en­trailles du ba­teau, im­pos­sible de lo­ca­li­ser l’ava­rie. Les pompes s’échinent, les chau­dières à char­bon fa­tiguent. Celles de tri­bord s’ar­rêtent.

Le 11 jan­vier, après avoir consul­té ses of­fi­ciers, le com­man­dant dé­cide de ral­lier La Ro­chelle. Mais la houle a dé­jà en­flé, et le na­vire gîte dan­ge­reu­se­ment. « La tem­pête s’était trans­for­mée en ou­ra­gan », dé­cri­ra Eu­gène Co­rée, se­cond ca­pi­taine de « l’Afrique » et l’un des 34 sur­vi­vants. « De­man­dons as­sis­tance », alerte par ra­dio le com­man­dant, mais le pa­que­bot « Cey­lan », qui s’est dé­rou­té, ne par­vient pas à le re­mor­quer.

Le ca­pi­taine est mort de­bout

Dans la chauf­fe­rie, les ma­chi­nistes ont de l’eau jus­qu’à la taille. Ils doivent éva­cuer. Vers 20 heures, les chau­dières bâ­bord se taisent à leur tour. Plon­gé dans l’obs­cu­ri­té, « l’Afrique » dé­rive vers le nord. Vers mi­nuit, l’équi­page tente de mettre les ca­nots à la mer, mais le rou­lis est tel que les pas­sa­gers, pa­ni­qués, ne par­viennent pas s’y je­ter. A la lueur des cierges, ils prient…

« L’Afrique » a fran­chi les ré­cifs. Mais, vers 3 heures du ma­tin, le 12 jan­vier, il vient heur­ter de plein fouet le ba­teau-feu de Ro­che­bonne. L’énorme bouée de mé­tal brise la coque. « Voie d’eau-stop-SOSé­va­cuons le na­vire-stop-gîte sur tri­bord­stop. »

« Les der­niers qui ont vu le com­man­dant m’ont as­su­ré qu’ils l’ont vu mon­ter sur le pont-tente, té­moi­gne­ra le lieu­te­nant Thi­baut. Puis il est mon­té au-des­sus de la chambre de veille, sur la pe­tite pas­se­relle ins­tal­lée là-haut. Il a en­le­vé quelques vê­te­ments, ra­jus­té son gi­let de sau­ve­tage et at­ten­du la fin. »

Le com­man­dant An­toine Le Dû.

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