« La ré­forme du col­lège, qu’on le veuille ou non, se fait »

Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Pro­pos re­cueillis par CHRISTEL BRIGAUDEAU

AVEC UN LARGE SOU­RIRE et un ton plus of­fen­sif qu’à l’ac­cou­tu­mée, Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem a ac­cueilli mer­cre­di une poi­gnée de jour­na­listes Rue de Gre­nelle, dont ceux de notre quo­ti­dien, pour une ren­contre de près de deux heures. Un exer­cice de convic­tion, des­ti­né à dé­fendre pied à pied un bilan pro­mis, elle le sait, à de vifs dé­bats pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle. C’est votre der­nière ren­trée en tant que mi­nistre de l’Edu­ca­tion de ce gouvernement. Com­ment l’abor­dez-vous ? NA­JAT VAL­LAUD-BEL­KA­CEM. Avec beau­coup d’en­thou­siasme et même une forme d’im­pa­tience. C’est la pre­mière ren­trée où l’en­semble de notre re­fon­da­tion de l’école va se voir dans sa co­hé­rence. Les condi­tions sont réunies pour que cette ren­trée se passe de ma­nière apai­sée. De­puis un an, on sent les ef­fets sur le ter­rain des moyens sup­plé­men­taires que nous avons don­nés. Des éta­blis­se­ments se­ront en grève le 8 sep­tembre contre votre ré­forme du col­lège. Com­ment peut-elle s’ap­pli­quer sans l’adhé­sion de ceux qui sont cen­sés la por­ter ? Cette ré­forme fait par­tie d’un en­semble très co­hé­rent, et qu’on le veuille ou non elle se fait dans l’in­té­rêt des élèves. Nous don­nons 20 % d’au­to­no­mie aux éta­blis­se­ments pour choi­sir une offre pé­da­go­gique per­ti­nente, des temps d’en­sei­gne­ment plu­ri­dis­ci­pli­naire (EPI) et d’ac­com­pa­gne­ment per­son­na­li­sé des élèves. En même temps, nous ins­tau­rons de nou­veaux pro­grammes et une éva­lua­tion qui cor­res­pondent à ces nou­velles pra­tiques. On es­time que les ré­ti­cences et les dif­fi­cul­tés à ap­pli­quer la ré­forme concernent en­core entre 5 et 10 % des col­lèges. Nous conti­nue­rons de les ac­com­pa­gner. Nous avons dé­jà consa­cré 700 000 jours de for­ma­tion (NDLR : pour 215 000 pro­fes­seurs des col­lèges pu­blics et pri­vés) afin de pré­pa­rer la ré­forme. C’est iné­dit.

« On es­time que les ré­ti­cences et les dif­fi­cul­tés à ap­pli­quer la ré­forme concernent en­core entre 5 et 10 % des col­lèges » « Notre lutte contre les in­éga­li­tés ne se fait pas aux dé­pens de l’ex­cel­lence, comme veut le faire croire la droite »

En quoi ré­duit-elle les in­éga­li­tés ? Pour ré­duire les in­éga­li­tés à l’école, il faut bien sûr trai­ter les éta­blis­se­ments les plus en dif­fi­cul­té, c’est in­dis­pen­sable. Mais ça ne suf­fit pas. Il faut re­pen­ser l’en­semble du sys­tème. C’est ma convic­tion : don­ner plus de moyens à ceux qui en ont le moins et re­voir les pé­da­go­gies pour qu’elles s’adaptent à tous. C’est la rai­son pour la­quelle nos nou­veaux pro­grammes fonc­tionnent par cycles de trois ans. On laisse le temps aux élèves de con­so­li­der leurs ap­pren­tis­sages, à des rythmes dif­fé­rents. Si quelque chose n’est pas ac­quis au CP, il faut y re­ve­nir au CE 1 et au CE 2. N’est-ce pas une ma­nière de bais­ser les exi­gences ? Com­ment un élève qui a échoué dans une classe réus­si­ra-t-il dans la classe su­pé­rieure ? Les nou­veaux pro­grammes, no­tam­ment dans les pe­tites classes, in­sistent comme ja­mais sur les fon­da­men­taux. Je suis mère de fa­mille, je sais quelle est l’im­por­tance d’ac­qué­rir la lec­ture et l’écri­ture. En fran­çais, en plus des dix heures heb­do­ma­daires ha­bi­tuelles, ces pro­grammes in­sistent pour que dix autres heures, dans le cadre d’autres ma­tières, servent à des tra­vaux d’écri­ture et de lec­ture. Pour tout le monde, il y au­ra à la ren­trée des exer­cices quo­ti­diens de dic­tée et de cal­cul men­tal. Notre lutte contre les in­éga­li­tés ne se fait pas aux dé­pens de l’ex­cel­lence, comme veut le faire croire la droite. La vé­ri­té, c’est que la droite ne s’est ja­mais sou­ciée des in­éga­li­tés sco­laires et so­ciales. Pour­quoi avoir dé­ci­dé la sup­pres­sion d’une par­tie des classes bi­langues au col­lège ? Et si on s’in­té­res­sait pour une fois à ce que 92 % des col­lé­giens vont y ga­gner ? La ré­forme pré­voit l’apprentissage d’une deuxième langue vi­vante dès la 5e. Par consé­quent, les classes bi­langues, qui per­met­taient à une mi­no­ri­té de com­men­cer deux langues en 6e sans rai­son pré­cise ne se jus­ti­fiaient plus. Les règles sont dé­sor­mais connues et les mêmes pour tous. Dois-je rap­pe­ler que le sys­tème, quand on met bout à bout toutes les op­tions, re­ve­nait à ac­cor­der à une mi­no­ri­té d’en­fants 650 heures de sco­la­ri­té sup­plé­men­taires par rap­port à leurs ca­ma­rades ? Notre idée est au contraire de re­voir le sys­tème dans sa glo­ba­li­té pour don­ner à cha­cun la pos­si­bi­li­té de réus­sir.

« Les pro­fes­seurs ont si­gna­lé plus de 600 cas [de ra­di­ca­li­sa­tion d’élèves] entre la ren­trée 2015 et le dé­but de 2016 »

L’école vit sous la me­nace d’at­ten­tats. On de­mande aux profs de si­gna­ler leurs élèves en voie de ra­di­ca­li­sa­tion. N’est-ce pas une lourde res­pon­sa­bi­li­té pour eux ? Cette ques­tion s’est po­sée après les at­ten­tats de jan­vier, avec des en­sei­gnants qui crai­gnaient de pas­ser pour des sub­sti­tuts de la po­lice. Mais preuve que notre pays a pas­sé un cran dans la pré­oc­cu­pa­tion à l’égard du ter­ro­risme, l’état d’es­prit a beau­coup chan­gé, et les pro­fes­seurs ont si­gna­lé plus de 600 cas, se­lon nos der­niers chiffres, entre la ren­trée 2015 et le dé­but de 2016. Que pen­sez-vous de la pro­po­si­tion de Ni­co­las Sar­ko­zy d’in­ter­dire le voile dans les uni­ver­si­tés ? J’es­time qu’il n’y a pas à trai­ter de la même fa­çon les élèves à l’école et les adultes libres de leurs convic­tions qui fré­quentent la fa­cul­té. L’uni­ver­si­té ac­cueille no­tam­ment des étu­diants étran­gers qui peuvent ve­nir d’en­droits où il est de cou­tume de por­ter un fou­lard, voire un voile. Qu’est-ce que se­rait l’uni­ver­si­té si ell e com­men­çait à l eur f er­mer ses portes ?

Pa­ris (VIIe), mer­cre­di. La mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem, dé­fend ses ré­formes et mar­tèle son cre­do : « Re­voir le sys­tème dans sa glo­ba­li­té pour don­ner à cha­cun la pos­si­bi­li­té de réus­sir ».

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