Et sou­dain Pa­ris ex­plo­sa…

« NOCTURAMA ». Pen­sé cinq ans avant les at­ten­tats pa­ri­siens de 2015, le film de Ber­trand Bo­nel­lo, qui met en scène de jeunes ter­ro­ristes, en est un écho trou­blant. Le réa­li­sa­teur nous ex­plique.

Aujourd'hui en France - - LES SORTIES AU CINÉMA - Ber­trand Bo­nel­lo Pro­pos re­cueillis par THIER­RY DAGUE

« Je ne parle pas de Daech. Ce qui m’in­té­resse, c’est l’idée d’in­sur­rec­tion » Un huis clos gla­çant et trou­blant

PLU­SIEURS EX­PLO­SIONS si­mul­ta­nées un soir dans Pa­ris. De jeunes ter­ro­ristes qui se bar­ri­cadent dans un grand ma­ga­sin. Les chaînes d’in­fo et le GIGN en alerte. Im­pos­sible, en dé­cou­vrant « Nocturama » de Ber­trand Bo­nel­lo, de ne pas pen­ser aux at­ten­tats du 13 No­vembre. Ef­frayé par cette col­li­sion tra­gique avec l’ac­tua­li­té, le Fes­ti­val de Cannes a re­fu­sé le film. Pour­tant, ce huis clos ten­du et puis­sant ne parle ni d’is­la­misme ni de mas­sacre aveugle. Après « l’Apol­lo­nide » et « Saint Laurent », le réa­li­sa­teur de 47 ans traque au plus près la mé­ca­nique d’un pas­sage à l’acte et la dé­rive d’une jeu­nesse dé­bous­so­lée. Votre film ima­gine une vague d’at­ten­tats dans Pa­ris. Quand avez-vous eu cette idée ? BER­TRAND BO­NEL­LO. En 2010. J’étais en train de pré­pa­rer « l’Apol­lo­nide », un film en cos­tumes sur une mai­son close au XIXe siècle, et j’ai eu en­vie de re­ve­nir à un su­jet très contem­po­rain. Ni­co­las Sar­ko­zy était pré­sident, je res­sen­tais une ten­sion, quelque chose au bord de l’ex­plo­sion. J’ai pen­sé à un film d’ac­tion, presque un film de genre. J’ai tout écrit sur une feuille A4. Puis on m’a pro­po­sé « Saint Laurent », je l’ai mis de cô­té et on n’a pu tour­ner qu’à l’été 2015. Entre-temps, il y a eu l’at­taque contre « Char­lie Heb­do », puis celles du 13 No­vembre… 2015 a été une an­née de drames, de mas­sacres. Mais je n’ai pas vou­lu chan­ger mon scé­na­rio, car le film se si­tue à un autre en­droit. Je ne parle pas de Daech. Ce qui m’in­té­resse, c’est l’idée d’in­sur­rec­tion, com­ment, à un mo­ment don­né, ceux qui su­bis- sent disent stop. Les jeunes du film ne s’at­taquent pas à des per­sonnes mais à des sym­boles d’op­pres­sion. Vous n’avez pas eu peur que le mes­sage du film soit brouillé par l’ac­tua­li­té ? Si, bien sûr, c’est pour ça qu’on a chan­gé le titre, « Pa­ris est une fête », de­ve­nu un slo­gan de ré­sis­tance face au 13 No­vembre. Il n’était pas ques­tion de l ais­ser croire à une ré­cu­pé­ra­tion. J’ai sen­ti aus­si qu’il fal­lait ac­com­pa­gner la sor­tie du film au­près des jour­na­listes et du pu­blic : j’ai par­ti­ci­pé à beau­coup de dé­bats lors des avant-pre­mières et je suis très content des pre­mières ré­ac­tions. Vous en dites très peu sur les mo­ti­va­tions ou les ori­gines de ces jeunes. Pour­quoi ? Je vou­lais pas­ser par l’acte plus que par le dis­cours, comme dans le ci­né­ma amé­ri­cain d’ac­tion des an­nées 1970. Je re­cher­chais un sen­ti­ment gé­né­ral plu­tôt qu’une cause pré­cise. Il y a quelque chose d’ir­ra­tion­nel dans leur geste. On ne voit ja­mais la cel­lule fa­mi­liale ni ce qui se passe à l’ex­té­rieur. Tout est fil­mé de leur point de vue. Pour­quoi avoir choi­si une ma­jo­ri­té d’ac­teurs dé­bu­tants ? J’avais en­vie de vi­sages nou­veaux, de corps nou­veaux, de fil­mer la jeu­nesse des an­nées 2000. On a cher­ché dans les mi­lieux po­li­ti­sés. Trois d’entre eux sont très in­ves­tis po­li­ti­que­ment. Le plus jeune a 15 ans, mais tous ont gar­dé une part d’enfance, une forme de naï­ve­té. J’ai été sur­pris de leur adhé­sion au pro­pos du film. Ils ne sont pas tous dans la ré­volte mais tous per­çoivent ce monde comme étouf­fant.

Avec « Nocturama », Ber­trand Bo­nel­lo a eu en­vie de s’at­ta­quer à « un su­jet très contem­po­rain ». Il n’ima­gi­nait pas, en 2010, à quel point.

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