« Le doc­teur n’est pas un dieu »

SANTÉ. Sa­me­di à Pa­ris, cher­cheurs et mé­de­cins vien­dront échan­ger avec le pu­blic. Le phi­lo­sophe An­dré Comte-Spon­ville alerte sur les dé­rives d’une so­cié­té sur­mé­di­ca­li­sée.

Aujourd'hui en France - - SOCIÉTÉ - CLAU­DINE PROUST

UN NOU­VEAU TRAI­TE­MENT ex­pé­ri­men­tal à base d’an­ti­corps a per­mis de ra­len­tir le dé­clin cog­ni­tif chez des pa­tients souf­frant d’une forme pré­coce d’Alz­hei­mer, se­lon une étude cli­nique pré­li­mi­naire ac­cueillie avec pru­dence par plu­sieurs ex­perts. Ces der­niers re­lèvent qu’elle a été me­née sur un nombre li­mi­té de pa­tients et de­vra être confir­mée par des es­sais cli­niques plus im­por­tants et sur des pé­riodes plus longues. LA SANTÉ AR­RIVE EN TÊTE de nos su­jets de pré­oc­cu­pa­tion. Gros consom­ma­teurs de mé­di­ca­ments, les Fran­çais sont avides d’in­for­ma­tions et d’échanges sur le su­jet. Cet en­goue­ment a pous­sé 800 per­sonnes à se pré­ci­pi­ter l’an der­nier à la pre­mière jour­née S3O­déon (pour sciences santé et so­cié­té). Sa­me­di, le Théâtre pa­ri­sien de l’Odéon se mue­ra une nou­velle fois en scène scien­ti­fique (voir en­ca­dré ci-des­sous).

En sept mi­nutes chro­no, cher­cheurs et mé­de­cins fe­ront le point sur les avan­cées les plus bluf­fantes dans leur do­maine res­pec­tif. Par­mi ces 33 in­ter­ve­nants, le phi­lo­sophe An­dré Comte-Spon­ville, membre du Co­mi­té consul­ta­tif na­tio­nal d’éthique, s’in­ter­ro­ge­ra : et si la mé­de­cine en­va­his­sait un peu trop nos vies ? Pour­quoi la santé tient-elle tant de place dans nos vies ? AN­DRÉ COMTE-SPON­VILLE. Les avan­cées de la science y sont pour beau­coup. C’est aus­si un ef­fet de la laï­ci­sa­tion de notre so­cié­té. L’es­sen­tiel n’est plus de se pré­oc­cu­per de la vie après la mort mais de notre vie ici-bas. Les pro­grès mé­di­caux ont for­ti­fié cette ten­dance. De quoi la santé du fu­tur se­ra-t-elle faite ? Si le su­jet, dé­cli­né ce sa­me­di par 33 in­ter­ve­nants vous in­té­resse, il reste en­core des places pour s’ins­crire et pour as­sis­ter au dé­fi­lé de confé­rences qui oc­cu­pe­ront la scène de la grande salle du Théâtre de l’Odéon (Pa­ris VIe) En quoi est-ce un pro­blème ? La place de la mé­de­cine dans nos vies crois­sant pro­por­tion­nel­le­ment à ses pro­grès, on fi­nit par lui de­man­der des choses qui ne sont pas de son res­sort. Le bon­heur, par exemple. Vol­taire a le pre­mier for­mu­lé le pro­blème en une bou­tade : « J’ai dé­ci­dé d’être heu­reux, parce que c’est bon pour la santé. » En un clin d’oeil, il ba­laye vingt-cinq siècles au cours des­quels on croyait, à l’in­verse, que la santé était un moyen d’at­teindre le bon­heur. Au­jourd’hui, beau­coup de­mandent le bon­heur à leurs mé­de­cins. Voi­là com­ment la France se re­trouve l’une des plus grosses cons om­ma­trices de psy­cho­tropes tan­dis que la moi­tié des dé­pres­sions ne sont pas soi­gnées. Nos vies son­telles sur­mé­di­ca­li­sées ? Cer­tains pans le sont sans doute. Avec les psy­cho­tropes, conçus pour ai­der à re­trou­ver une « hu­meur nor­male ». Je pense à cette vieille dame de 85 ans, mère d’un ami qui me dit : « Elle est éton­nam­ment en forme, en même temps, ça fait quinze ans qu’elle est sous Pro­zac (ou autre) » ; à ce sa­me­di, de 11 heures à 18 h 30. Trois en­tractes sont pré­vus. Ils per­met­tront d’échan­ger avec les confé­ren­ciers. Ta­rif des places à par­tir de 18 €. Le pro­gramme en dé­tail et les vi­déos de toutes les confé­rences sont à dé­cou­vrir sur le site www.s3odeon.fr. cette amie qui a fon­cé se faire pres­crire un an­ti­dé­pres­seur après un cha­grin d’amour — mais est-ce une ma­la­die ? Et le Via­gra, cette mo­lé­cule dé­ve­lop­pée pour per­mettre une « érec­tion nor­male », dont un mé­de­cin m’a dit un jour l’avoir lui-même es­sayé et ju­gé « in­té­res­sant ». Qu’estce que le nor­mal ? Le pro­grès peut ain­si dé­pla­cer la fron­tière, dé­jà po­reuse, entre mé­de­cine — faite pour soi­gner le pa­tho­lo­gique — et do­page pour amé­lio­rer le nor­mal. La mé­de­cine a rem­pla­cé Dieu, en somme ? J’aime ci­ter ce des­sin de Sem­pé qui fi­gure une église go­thique, vide. Seule de­vant l’au­tel, une pe­tite dame, son sac ser­ré sur la poi­trine, s’écrie : « Mon Dieu, j’ai tel­le­ment confiance en vous que j’ai en­vie de vous ap­pe­ler doc­teur. » Alors, Dieu est mort, vive la Sé­cu ? Le pro­blème, c’est que la Sé­cu ne peut pas te­nir lieu de spi­ri­tua­li­té… Sur cer­tains su­jets de santé, comme la vac­ci­na­tion, les Fran­çais semblent pour­tant aus­si en crise de confiance… A me­sure qu’on en de­mande trop, on ne peut qu’ou­vrir la porte à la dé­cep­tion. Les gens vou­draient au fond que la mé­de­cine les em­pêche de vieillir, de mou­rir. Mais rê­ver de ce pou­voir est illu­soire. Quand bien même le pro­grès nous fe­rait de­main vivre mille ans, il fau­dra bien mou­rir ! La mort fait par­tie de la vie, et une par­tie de la sa­gesse hu­maine consiste à l’ac­cep­ter.

A ré­ser­ver ou à re­gar­der en ligne « Le pro­grès peut dé­pla­cer la fron­tière […], entre mé­de­cine et do­page »

An­dré Comte-Spon­ville se­ra l’un des in­ter­ve­nants de la jour­née sciences, santé et so­cié­té.

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