Soup­çons de fraudes sur les construc­tions an­ti­sis­miques

SÉISME EN ITALIE. Plu­sieurs en­quêtes ont été ou­vertes après le trem­ble­ment de terre d’Ama­trice. La jus­tice a pla­cé sous scel­lés des édi­fices pu­blics dont la mise aux normes au­rait don­né lieu à fal­si­fi­ca­tion.

Aujourd'hui en France - - FAITS DIVERS - Rome (Italie) De notre cor­res­pon­dante FLO­RA ZANICHELLI F.Z.

« LES POM­PIERS sont ve­nus hier et ils m’ont dit que la mai­son de­vra être ra­sée. » An­to­nio se­coue la tête, dé­cou­ra­gé. Ce Ro­main de 36 ans est le pro­prié­taire d’une ré­si­dence se­con­daire à Nor­cia, en Om­brie, touc h é e p a r l e s é i s me q u i a f a i t 294 morts la se­maine der­nière à Ama­trice. « C’est une pro­prié­té de fa­mille qui a été ré­no­vée se­lon les normes an­ti­sis­miques après le trem­ble­ment de terre de 1997, ex­pli­quet-il, nous ve­nions de fi­nir les tra­vaux. » An­to­nio ai­me­rait au­jourd’hui com­prendre pour­quoi, alors que son chan­tier était en règle, sa mai­son n’a pas ré­sis­té. « Heu­reu­se­ment, mon fils et ma mère, qui y étaient la nuit du drame, n’ont rien eu. »

De­puis quelques jours, les po­lé­miques de ce genre se mul­ti­plient. A tel point que les pro­cu­reurs de Rie­ti et As­co­li, deux chefs-lieux du pé­ri­mètre tou­ché par le séisme, viennent d’ou­vrir une en­quête à pro­pos des tra­vaux réa­li­sés sur des édi­fices pu­blics anéan­tis mal­gré leur mise aux normes an­ti­sis­miques. Mar­co s’es­time chan­ceux. Il y a quelques mois, ce géo­logue char­gé d’éva­luer la sen­si­bi­li­té sis­mique de ter­rains construc­tibles bou­clait un chan­tier dans l’un des ha­meaux d’Ac­cu­mo­li, si­tué sur l’épi­centre du séisme. La mai­son pour la­quelle il avait ef­fec­tué les en­quêtes pré­li­mi­naires s’est écrou­lée, mais ses ha­bi- tants ont pu s’en­fuir à temps. « Ce­la va être très dif­fi­cile de trou­ver les res­pon­sables, ajoute-t-il. Ce­la peut être le géo­logue qui a mal ef­fec­tué le contrôle, l’in­gé­nieur qui n’a pas concep­tua­li­sé les bonnes fon­da­tions, le construc­teur qui a uti­li­sé du ma­té­riel i na­dé­quat. » Un mic­mac de res­pon­sa­bi­li­tés qui ne pour­ra être vé­ri­ta­ble­ment éclair­ci qu’une fois les dos­siers ren­fer­mant les actes de pro­cé­dures ré­cu­pé­rés… sous les dé­combres des dif­fé­rentes villes. En at­ten­dant de les ob­te­nir de ma­nière ef­fec­tive, les juges ont dé­jà mis sous sé­questre les ser­veurs des mu­ni­ci­pa­li­tés mises en cause. En tout, une di­zaine d’édi­fices dont la mise aux normes se­rait en­ta­chée de fal­si­fi­ca­tion ont été pla­cés sous scel­lés par la jus­tice. Comme la ca­serne des pom­piers ou l’école d’Ama­trice, au­then­ti­fiées aux normes de sé­cu­ri­té et qui se sont écrou­lées comme des châ­teaux de cartes. Iro­nie du sort, elles de­vaient ser­vir de re­fuge à la po­pu­la­tion en cas de ca­tas­trophe na­tu­relle… Autre édi­fice au coeur de l’en­quête, le cam­pa­nile d’Ac­cu­mo­li, dont la cloche a dé­fon­cé le toit de la mai­son mi­toyenne, em­por­tant dans sa chute une fa­mille en­tière. Se­lon l’en­tre­pre­neur char­gé de la sta­bi­li­sa- tion du cam­pa­nile, par ailleurs dé­jà pour­sui­vi dans le cadre de tra­vaux réa­li­sés à L’Aqui­la, seuls 509 des 59 000 € de l’ap­pel d’offres au­raient été dé­diés au ren­for­ce­ment de la struc­ture, dont 33 € à une barre de fer cen­sée sou­te­nir la tour !

Les en­quê­teurs ont d’ores et dé­jà éta­bli des écarts entre les sommes ver­sées pour les tra­vaux et leur réa­li­sa­tion ef­fec­tive. L’au­to­ri­té na­tio­nale de lutte contre la cor­rup­tion, en lien avec la Guar­dia di fi­nan­za, le fisc ita­lien, étu­die éga­le­ment les mar­chés pu­blics, sur l’oc­troi des­quels pèsent de forts soup­çons de mal­ver­sa­tions. 40 % des fonds dé­blo­qués pour la re­mis e a u x nor mes d e s é d i f i c e s au­raient fi­ni dans des ex­per­tises hors de prix, au dé­tri­ment du ma­té­riel né­ces­saire pour les conso­li­da­tions.

Autre fait in­quié­tant, la pré­sence d’en­tre­prises soup­çon­nées d’en­tre­te­nir des liens avec Co­sa Nos­tra, la ma­fia si­ci­lienne, friande de mar­chés pu­blics où re­cy­cler son ar­gent sale. Nom­breux sont éga­le­ment ceux à poin­ter du doigt le manque de pré­ci­sions des normes an­ti­sis­miques, sou­vent ré­di­gées de ma­nière très floue. « On ne peut comp­ter que sur la bonne foi de ceux qui les in­ter­prètent, ob­serve Mar­co. Et quand on voit le ré­sul­tat… on ne peut s’em­pê­cher d’être ef­frayé. » Très sol­li­ci­té par les mé­dias, car dans la ligne de mire des ma­gis­trats, Gian­fran­co Truf­fa­rel­li est à la tête de l’en­tre­prise qui a re­struc­tu­ré l’école Ro­mo­lo Ca­pra­ni­ca d’Ama­trice, en par­tie ef­fon­drée à la suite du séisme du 24 août. « C’est un drame, on me mas­sacre, a-t-il confié au quo­ti­dien La Re­pub­bli­ca. Pour­tant, per­sonne ne m’a de­man­dé de re­faire l’école aux normes an­ti­sis­miques. » Se­lon lui, les tra­vaux pré­voyaient un simple ren­for­ce­ment de la struc­ture, une oeuvre moins com­plète qu’une mise aux normes mais plus éco­no­mique. « De­man­dez au maire d’Ama­trice ! a-t-il lan­cé. Il sait ce qui a été fait. » Et d’ajou­ter : « En signe de bonne foi, je vais al­ler me li­vrer à la jus­tice. Mais tout est écrit dans les dos­siers, j’ai la conscience tran­quille. »

Des écarts entre les sommes ver­sées pour les tra­vaux et leur réa­li­sa­tion ef­fec­tive Elus et construc­teurs se ren­voient la balle

Ama­trice (Italie), le 24 août. L’école Ro­mo­lo Ca­pra­ni­ca, qui était cen­sée ser­vir de re­fuge en cas de ca­tas­trophe na­tu­relle, s’est ef­fon­drée comme un châ­teau de cartes.

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