Eboueurs de l’ex­trême

EN­VI­RON­NE­MENT. Loin d’être im­ma­cu­lée, la mer de Glace doit faire l’ob­jet d’opé­ra­tions de net­toyage. Cent vo­lon­taires se sont re­trous­sé les manches hier.

Aujourd'hui en France - - SOCIÉTÉ - Cha­mo­nix (Haute-Sa­voie) De notre en­voyée spé­ciale Pa­me­la, bé­né­vole ÉMI­LIE TORGEMEN

HIER, 7 H 30. « Com­ment on ac­croche les trucs sous les pieds, les cram­pons ? » « Tu as un bau­drier et un casque ? » « Qui vou­lait du 45 ? » Dans les odeurs de bois et de chaus­settes du cha­let UCPA de Cha­mo­nix (Haute-Sa­voie), une cen­taine de vo­lon­taires s’équipent aus­si bien que pos­sible. Puis ils s’en­tassent dans les deux wa­gons du train de Mon­ten­vers. Pas pour al­ler ran­don­ner. Ces pas­sion­nés partent net­toyer… la mer de Glace. Le plus long gla­cier d’Eu­rope. A 1 900 m d’al­ti­tude, ses 7 km de cre­vasses, d’eau de fonte et de glaces vives en font un iti­né­raire pri­vi­lé­gié de haute mon­tagne.

« C’est tel­le­ment beau ! » s’ex­clame Fré­dé­ric quand il plante en­fin son bâ­ton de marche dans les pre­miers mètres de ce mo­nu­ment de la mon­tagne. Le pas­sion­né a fait le tra­jet de­puis Di­jon (Côte-d’Or) pour ra­mas­ser les dé­tri­tus.

Chaque an­née, 500 000 vi­si­teurs posent leurs cram­pons ou leurs skis sur le gla­cier. « Une au­to­route, avec des tou­ristes été comme hi­ver et vi­si­ble­ment pas tous res­pec­tueux », sou­pire Fré­dé­ric. La trace de l’homme offre par­fois un spec­tacle dé­so­lant : verre, fer­raille, vieux câbles et des mil­lions de pe­tits mor­ceaux de plas­tique (lire l’en­ca­dré).

Dans les an­nées 1990, la mai­rie de Cha­mo­nix a ini­tié cette jour­née de ra­mas­sage. Un ren­dez-vous an­nuel pour une foule d’éboueurs de l’ex­trême en te­nue de ski bi­gar­rée dé­sor­mais ras­sem­blés par l’équi­pe­men­tier La­fu­ma et le Club al­pin fran­çais.

En hi­ver, les im­mon­dices sont ca­chées sous le ta­pis nei­geux. A la fin de l’été, tout re­monte. « Et ça s’ac­cé­lère en même temps que le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique… le ni­veau de la mer de Glace re­cule à vue d’oeil », pré­cise Xa­vier, guide dans la val­lée. Il pointe du doigt les pan­neaux qui in­diquent l e ni­veau qu’at­tei­gnait le gla­cier en 2006. Les pre­mières ge­lées sont dé­sor­mais à des cen­taines de mètres plus bas. Le pire est que les dé­tri­tus pol­luent bien plus que le pay­sage à cou­per le souffle. « C’est le châ­teau d’eau de l’Eu­rope qui est af­fec­té. On a dé­jà re­trou­vé des mé­gots dans l’es­to­mac des truites dans les ri­vières du sec­teur et ça ne s’est pas pro­duit qu’une fois », rap­pelle Ca­mille Rey Gor­rez, di­rec­trice de l’as­so­cia­tion Moun­tain Ri­ders, un grand sac-pou­belle noir à la main.

En plus des sacs, les gants de chan­tier sont les ac­ces­soires in­dis­pen­sables de la pe­tite co­horte qui pa­tine entre les pics des Drus et l’aiguille des Grands-Char­moz. Les vo­lon­taires s’épar­pillent par groupes de sept avec un guide et com­mencent leur tra­vail de four­mi. Ils ras­semblent en­suite leur mois­son, tout en haut dans des big bags, ces gros sacs de toile blanche. Voi­là pour les dé­chets trans­por­tables à la main. L’hé­li­co­ptère, qui trans­por­te­ra à bout de fi­lin les gros mor­ceaux dans la val­lée, tourne au-des­sus d’eux.

En fouillant dans la glace à la re­cherche de mor­ceaux de verre, Pa­me­la s’énerve : « Du verre, du plas­ti- que et des câbles en grande quan­ti­té. Mer­ci, les gens. Quand on fait de la ran­don­née ici, on est cen­sé ai­mer la na­ture, non ? » En fait, les câbles et autres gros dé­chets pro­viennent de l’an­cienne re­mon­tée mé­ca­nique d’Hel­bron­ner, aban­don­née plus haut il y a qua­rante ans.

Bonne nou­velle tou­te­fois, les men­ta­li­tés évo­luent. On trouve moins de gros dé­chets, fri­go éven­tré ou car­casse rouillée, dont on se de­mande tou­jours com­ment ils ont bien pu ar­ri­ver jusque-là. En re­vanche, de plus en plus de plas­tiques qui se frag­mentent et qu’on a beau­coup de mal à ra­mas­ser. Mais la glace qui des­cend d’en­vi­ron 2 m chaque an­née « re­crache » ces drôles de ves­tiges ou­bliés.

« L’an­née der­nière, j’ai ra­mas­sé une boîte de conserve pleine qui de­vait da­ter des an­nées 1950 », té­moigne Mar­jo­rie, en po­laire blanche. L’em­ployée de La­fu­ma est une ha­bi­tuée, c’est sa qua­trième par­ti­ci­pa- tion. Au mi­lieu du pay­sage de rêve et sous le so­leil, on s’ac­tive, on plai­sante, mais la col­lecte re­pré­sente un tra­vail de titan. Hier, 2 t ont ain­si été ré­col­tées. « Nous ne pou­vons pas de­ve­nir les éboueurs de la mon­tagne, in­siste Ca­mille Rey Gor­rez. L’ob­jec­tif est sur­tout de faire prendre conscience que, dans ces sites ex­cep­tion­nels, il ne faut pas lais­ser une trace. »

« Quand on fait de la ran­don­née ici, on est cen­sé ai­mer la na­ture, non ? »

le­pa­ri­sien.fr La mer de Glace il y a 70 ans et au­jourd’hui

Mer de Glace (Haute-Sa­voie), hier. A 1 900 m d’al­ti­tude, une équipe de bé­né­voles s’est at­te­lée au net­toyage de ce site du mas­sif du Mont-Blanc sur le­quel près de 500 000 vi­si­teurs posent leurs cram­pons chaque an­née.

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