Mé­de­cin, dé­pu­té, mi­nistre… puis pa­ria

Aujourd'hui en France - - SOCIÉTÉ - Jé­rôme Ca­hu­zac PAS­CALE ÉGRÉ P.É.

L’HEURE DES EX­PLI­CA­TIONS a son­né pour Jé­rôme Ca­hu­zac et son ex-épouse, Pa­tri­cia. Plus de trois ans après avoir cau­sé le plus gros scan­dale du quin­quen­nat, l’homme dont les men­songes ont ébran­lé la « Ré­pu­blique exem­plaire » va de­voir ex­po­ser sa « part d’ombre » de­vant la 32e chambre du tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Pa­ris. « Un pro­cès au­ra lieu au cours du­quel tout se­ra dit », avait-il pro­mis en 2013 de­vant la com­mis­sion d’en­quête par­le­men­taire sur l’af­faire. Re­por­té de fé­vrier der­nier à cette ren­trée en rai­son d’une QPC (ques­tion prio­ri­taire de consti­tu­tion­na­li­té), le pro­cès s’éta­le­ra sur deux se­maines. L’an­cien mi­nistre du Bud­get ré­pond de fraude fis­cale et de blan­chi­ment pour 687 000 € d’avoirs dis­si­mu­lés. Il est aus­si ju­gé pour avoir ca­ché une part de son pa­tri­moine à la com­mis­sion pour la trans­pa­rence de la vie po­li­tique. Son ex-épouse, Pa­tri­cia Ca­hu­zac, est éga­le­ment pré­ve­nue de fraude et blan­chi­ment à hau­teur de 2,3 M€. Tous deux ont ré­gu­la­ri­sé leur si­tua­tion fis­cale. Mais au pé­nal, ils en­courent sept ans de pri­son, 1 M€ d’amende et des peines com­plé­men­taires comme la pri­va­tion de leurs droits ci­viques. A leurs cô­tés com­pa­raissent la banque Reyl et son di­ri­geant à l’époque ain­si qu’un consul­tant fi­nan­cier. « L’exis­tence de ce compte était pour moi un bou­let », confie Ca­hu­zac aux juges d’ins­truc­tion en mai 2013. L’en­quête en a re­tra­cé la ge­nèse : après un pre­mier compte, ou­vert à l’UBS (Union des banques suisse) en 1992, le chi­rur­gien en ouvre un se­cond l’an­née sui­vante, tou­jours à l’UBS. Ses avoirs, cons- IL ÉTAIT AR­RI­VÉ au pa­lais de jus­tice de Pa­ris seul, raide et dé­ci­dé, sa longue sil­houette fen­dant la meute des pho­to­graphes en jouant des poings avec vi­gueur. Jé­rôme Ca­hu­zac, 64 ans, a lais­sé cette image-là en fé­vrier der­nier, à l’ou­ver­ture d’un pro­cès alors vite sus­pen­du (lire par ailleurs) : celle d’un homme en pleine san­té, en tout cas phy­sique — il est adepte de nom­breux sports — et très iso­lé. « Je suis ac­tuel­le­ment re­trai­té », avait ré­pon­du au pré­sident du tri­bu­nal l’an­cien mi­nistre, l’ex-mé­de­cin, qui n’a pas réus­si à re­trou­ver d’ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle de­puis sa dé­mis­sion du gou­ver­ne­ment et la ré­vé­la­tion de son men­songe au prin­temps 2013.

« Il est dé­jà un pa­ria, il su­bit dé­jà les consé­quences so­ciales de sa peine », avait af­fir­mé l’un de ses avo­cats, Me Jean Veil, en plai­dant les QPC alors dé­bat­tues. « Il ne trou­ve­ra pas de so­lu­tion tant que le pro­cès n’au­ra pas tour­né la page », pro­nos­ti­quait l’écri­vain Jean-Luc Bar­ré, dont le livre, ac­quis à ce­lui qu’il qua­li­fie de « hé­ros mal­gré lui d’un im­bro­glio », re­late « le théâtre d’ombres » et « l’en­gre­nage po­li­tique et pas­sion­nel qui a conduit à sa chute » (« Dis­si­mu­la­tions : ti­tués par l’ar­gent des la­bo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques et des re­ve­nus de sa cli­nique d’im­plants ca­pil­laires, sont trans­fé­rés à la banque Reyl en 1998. Puis dé­lo­ca­li­sés en 2009 à Sin­ga­pour grâce à des so­cié­tés off­shore. « Vo­lon­té d’opa­ci­té » et « mon­tage so­phis­ti­qué », taclent les juges. Au sein de la banque, Ca­hu­zac est si­gna­lé « per­son­na­li­té po­li­tique ex­po­sée » au vu de son as­cen­sion au sein du PS dès 2000. Pour nom de code lors­qu’il ap­pelle Ge­nève, il a choi­si ce terme de golf : Bir­die. En 2010-2011 — il pré­side alors la com­mis­sion des fi­nances à l’As­sem­blée — « Bir­die » se fait li­vrer deux fois 10 000 € en es­pèces « dans la rue à Pa­ris » , re­late l ’ o r d o nnance de ren­voi.

« Je suis ren­trée dans une spi­rale du men­songe », confesse à son tour Pa­tri­cia Ca­hu­zac aux ma­gis­trats en dé­cembre 2013. Elle leur ré­vèle alors l’exis­tence d’un compte ou­vert par le couple en 1997 à l’île de Man pour y pla­cer les chèques de leurs pa­tients an­glais. Mais de­puis 2 007, l e nom de mon­sieur n’y fi­gure plus… A la même époque, ma­dame ouvre à son in­su son propre compte en Suisse. Ses aveux lui valent sa mise en exa­men.

L’af­faire Ca­hu­zac ra­conte aus­si ce­la : l’his­toire d’un couple ja­dis uni dans la réus­site pro­fes­sion­nelle et la dis­si­mu­la­tion d’une par­tie de ses re­ve­nus. Une fraude « fa­mi­liale », la qua­li­fient les juges, qui ont dé­cou­vert que le couple uti­li­sait même les comptes de la propre mère de Jé­rôme Ca­hu­zac pour y plan­quer des chèques… Jus­qu’où le tri­bu­nal, pré­si­dé par Pei­mane Gha­leh-Marz­ban, confron­te­ra-t-il les exé­poux ? « Entre les di­men­sions hu­maine, po­li­tique, fi­nan­cière, ban­caire et conju­gale, le do­sage lors des dé­bats va de­voir être sub­til », sou­ligne un ob­ser­va­teur du pa­lais. la Vé­ri­table Af­faire Ca­hu­zac », Fayard 2016). « Com­ment va-t-il ces jours-ci ? A votre avis ! » s’em­porte quel­qu’un de son en­tou­rage, qui fi­nit par lâ­cher ce qua­li­fi­ca­tif : « An­gois­sé. »

Face à ses juges, Jé­rôme Ca­hu­zac de­vra sans doute re­tra­cer à grands traits son par­cours : ce­lui d’un jeune mé­de­cin, mi­li­tant du Par­ti so­cia­liste dès 1977, dont la car­rière po­li­tique a dé­bu­té au ca­bi­net du mi­nistre de la San­té Claude Evin entre 1988 et 1991. Il s’y consti­tue un car­net d’adresses dans le mi­lieu des la­bo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques, qui nour­ri­ra en­suite son ac­ti­vi­té de consul­tant, et dont il a ad­mis de­puis, du­rant l’ins­truc­tion, avoir per­çu des ré­mu­né­ra­tions oc­cultes. C’est à cette époque que ses pre­miers comptes en Suisse sont ou­verts (1992-1993). En pa­ral­lèle, avec son épouse Pa­tri­cia, Jé­rôme Ca­hu­zac se lance dans la chi­rur­gie ca­pil­laire, avec un tel suc­cès que la cli­nique du couple s’at­ti­re­ra une ri­chis­sime clien­tèle in­ter­na­tio­nale.

Après la dis­so­lu­tion de 1997, Jé­rôme Ca­hu­zac choi­sit le Lot-et-Ga­ronne pour terre d’élec­tion : il y de­vient dé­pu­té puis maire de Ville­neu­ve­sur-Lot (2001). C’est dans cette ville, où il a conser­vé un cercle de fi­dèles aux­quels il rend en­core vi­site, que gran­dit aus­si le ter­reau de ses ini­mi­tiés. Y cir­cule dis­crè­te­ment, de­puis 2000, un en­re­gis­tre­ment, où la voix d’un homme dit : « Moi, ce qui m’em­bête, c’est que j’ai tou­jours un compte à l’UBS (NDLR : Union des banques suisses), mais il n’y a plus rien là-bas, non ? La seule fa­çon de le fer­mer, c’est d’y al­ler ?… »

Lorsque l’en­quête de Me­dia­part en ré­vèle l’exis­tence, fin 2012, Ca­hu­zac oc­cupe le pres­ti­gieux poste de mi­nistre du Bud­get, où il s’est for­gé une ré­pu­ta­tion de pour­fen­deur de la fraude fis­cale. « Les yeux dans les yeux », il pro­teste de son in­no­cence et ment, du­rant des mois. Avant de fi­nir par avouer « une im­par­don­nable faute mo­rale ». L’af­faire Ca­hu­zac dans l’oeil du « Pa­ri­sien »

Pa­tri­cia Ca­hu­zac, l’ex-épouse de Jé­rôme Ca­hu­zac, est pour­sui­vie pour fraude et blan­chi­ment à hau­teur de 2,3 M€.

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