« La pro­voc, j’adore ! »

THÉÂTRE. On n’at­ten­dait pas Fanny Ar­dant dans « Croque-mon­sieur », qui dé­marre ce soir au Théâtre de la Mi­cho­dière à Pa­ris. Elle nous ex­plique ce choix, et beau­coup d’autres.

Aujourd'hui en France - - LOISIRS ET SPECTACLES - Propos re­cueillis par SYL­VAIN MERLE

BIEN PLUS ROCK’N’ROLL qu’elle ne le pa­raît, Fanny Ar­dant, 67 ans, est à par­tir de ce soir à l’af­fiche du Théâtre de la Mi­cho­dière dans « Croque-mon­sieur », pièce de bou­le­vard de Mar­cel Mi­thois im­mor­ta­li­sée par Jac­que­line Maillan. En com­pa­gnie de Bernard Me­nez, elle est Co­co Bai­sos, fan­tasque bour­geoise is­sue du ruis­seau dont le cin­quième ma­ri, rui­né, vient de se sui­ci­der. Pour pré­ser­ver son train de vie, elle cache sa dé­pouille et se met en chasse d’un nou­vel homme riche. Un re­gistre rare pour l’ac­trice qui nous a re­çu entre deux ré­pé­ti­tions. Hyp­no­tique, elle en­ve­loppe de sa voix de ve­lours et couve de ses yeux de fé­lin pour une dis­cus­sion à bâ­tons rom­pus. Du bou­le­vard, on ne vous at­ten­dait pas là… FANNY AR­DANT. C’est vrai que je n’ai ja­mais joué de bou­le­vard, peut-être une fois il y a très long­temps, « l’Aide-mé­moire » de Jean-Claude Car­rière, avec Bernard Gi­rau­deau ( NDLR: en 1992). Si­non j’ai sur­tout joué des tra­gé­dies et des drames. Mais pour­quoi pas ? Il faut que j’aime le rôle, je ne fais rien uni­que­ment pour être in­at­ten­due. Est-ce parce que l’époque est sombre que vous vou­lez faire rire ? Non. Je ne fais pas d’ac­tion so­ciale, mais ça tombe bien. Quand Thierry Kli­fa (NDLR : met­teur en scène) m’a pro­po­sé cette pièce, ça m’a pa­ru éton­nant, mais j’ai lu. Troi­sième pièce en cinq ans avec Thierry Kli­fa, vous vou­liez re­tra­vailler avec lui ? Lui en a peut-être eu en­vie, moi j’ai un rap­port bi­zarre au théâtre, je me dis tou­jours que je n’en fe­rai plus. C’est très violent, on se jette dans la fosse aux lions tous les soirs, ça fait peur. Mais il y a cette adré­na­line ! Qui dit peur dit plai­sir, il faut juste que le plai­sir soit plus grand. Qui est Co­co Bai­sos ? Elle est née pauvre et s’en est sor­tie. Après la dis­pa­ri­tion de son cin­quième ma­ri, elle veut se re­ca­ser avant que le Tout-Pa­ris sache qu’elle est veuve et sans ar­gent. On re­trouve le ri­tuel des co­mé­dies de bou­le­vard, les équi­voques, les mal­en­ten­dus, les exa­gé­ra­tions… Vous la com­pre­nez ? Oui, très bien. Et je l ’ a i me d’au­tant plus à notre époque de mo­ra­li­sa­teurs et de tristes sires. Cette fille est une car­nas­sière qui aime les bi­joux et les four­rures, elle est l’image même de la pro­vo­ca­tion que j’aime beau­coup. Vous n’aimez pas la neu­tra­li­té… Non. Et sur­tout pas la mo­rale. Mais vous en avez une ? Peut-être juste celle des Dix Com­man­de­ments, tout le reste est loi et je n’ai pas for­cé­ment un res­pect des lois, il y a une sur­en­chère, pas cra­cher ici, pas fu­mer là, pas par­ler, mar­cher à droite… On va pou- voir dire à Pa­ris ce qu’on di­sait de la Suisse : tout est in­ter­dit et ce qui est per­mis est obli­ga­toire. Quel re­gard por­tez-vous sur notre temps ? Très violent, sale, égoïste. Ce qui se passe avec les ré­fu­giés, les at­ten­tats et cette peur… ce cha­cun­chez-soi… Il y a dan­ger de voir ar­ri­ver des ré­gimes forts, un fas­cisme lar­vé. Notre bien le plus pré­cieux est la li­ber­té. Si la sé­cu­ri­té passe avant, c’est fi­ni. L’état d’ur­gence est dan­ge­reux. Cer­tains mettent cinq ver­rous à leur porte, d’autres la claquent. Qui a rai­son ? Si le vo­leur veut en­trer, rien ne lui ré­sis­te­ra… Il y a com­bien de ver­rous chez vous ? Il n’y en a pas. J’ai dé­jà été cam­brio­lée, il n’y a plus rien. Vous n’êtes pas ma­té­ria­liste ? Je n’aime pas la pos­ses­sion des biens, mais en pro­fi­ter. J’aime le par­fum, les cou­tu­riers… Pour­riez-vous re­non­cer à votre train de vie ? Oui, il y a quelque chose en moi d’au­to­des­truc­teur. Ce que j’ai eu, je peux le perdre, ça m’est égal. J’ai été une en­fant heu­reuse. Co­co, elle, a man­gé des pierres pe­tite, ça change la donne. Vous re­dou­tez un fas­cisme lar­vé mais ne vo­tez pas. Fe­rez-vous une ex­cep­tion en 2017 ? Non. Les po­li­ti­ciens se sont dé­con­si­dé­rés, il y a eu une sorte de sur­en­chère pour plaire à l’élec­to­rat. Je trouve très bien que les gens votent, mais je ne peux pas. Je n’y crois pas. De­ve­nir grand-mère vous a chan­gée ? Non, pas vrai­ment. J’adore la com­pa­gnie des jeunes en­fants, vous pou­vez faire l’idiot, rien n’est re­te­nu contre vous. Et ils vous pro­tègent, ils vous ap­prennent que tout ce qui est éphé­mère n’est pas grave. Qu’est-ce qui est grave ? Le grand cha­grin, c’est la mort des autres. C’est grave parce qu’il n’y a rien à faire. Et puis c’est long la mort de ceux qu’on aime, ça n’en fi­nit pas… Et puis ne plus être l’en­fant de per­sonne…C’est pour ça que quand ar­rive un pe­tit en­fant, plus rien ne compte. L’un des apa­nages de la jeu­nesse, comme de la vieillesse, c’est l’in­so­lence. Un jour dans une pharmacie il y avait cette vieille dame qui sor­tait très len­te­ment ses pièces… Elle m’a fait un pe­tit c l i n d’ oeil, c omme pour dire je les em­merde. J’ai ado­ré ! Vous avez réa­li­sé cet été votre troi­sième film, « le Di­van de Sta­line », adap­té du ro­man de Jean-Da­niel Bal­tas­sat. Pour­quoi Sta­line ? Pour la figure du pou­voir. C’est l’his­toire d’un jeune ar­tiste qui vient pré­sen­ter une oeuvre à la gloire de Sta­line, joué par Gé­rard De­par­dieu. Je vou­lais trai­ter du rap­port au pou­voir. Com­ment res­ter in­tègre quand on est confronté au pou­voir ? Est-on prêt à s’hu­mi­lier pour ob­te­nir ce qu’on dé­sire ? Vous avez choi­si Sta­line pour De­par­dieu ? Je cher­chais un rôle à la me­sure de Gé­rard, quelque chose de fort et d’énorme à jouer. La figure de Sta­line c’était le diable, mais sub­til, culti­vé, in­tel­li­gent, per­vers, dia­lec­ti­cien… Gé­rard a été in­croya­ble­ment dis­po­nible.

« Notre bien le plus pré­cieux est la li­ber­té. Si la sé­cu­ri­té passe avant, c’est fi­ni » « L’un des apa­nages de la jeu­nesse, comme de la vieillesse, c’est l’in­so­lence. »

, jus­qu’au 6 no­vembre au Théâtre de la Mi­cho­dière (Pa­ris IIe), de 18 à 71 €. 01.47.42.95.22.

Fanny Ar­dant est de re­tour sur les planches avec « Croque-mon­sieur », une sa­vou­reuse co­mé­die de bou­le­vard. La co­mé­dienne y in­ter­prète le rôle de Co­co, une veuve à la re­cherche d’un (nou­veau) grand amour.

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