La pre­mière gref­fée du vi­sage est morte

DIS­PA­RI­TION. Per­sonne n’a ou­blié Isa­belle Di­noire, dont le nom est as­so­cié à une opé­ra­tion qui reste en­core ex­cep­tion­nelle, onze ans après. Son dé­cès, d’une longue ma­la­die, a été an­non­cé hier.

Aujourd'hui en France - - SOCIÉTÉ - Le pro­fes­seur Lan­tie­ri ALINE GÉ­RARD

« DE­PUIS LE JOUR de mon opé­ra­tion, j’ai un vi­sage comme tout le monde. » C’était le 6 fé­vrier 2006. Un an après avoir bé­né­fi­cié d’une trans­plan­ta­tion par­tielle du vi­sage (nez, bouche, mâ­choire), Isa­belle Di­noire, 38 ans, af­fi­chait sa di­gni­té re­trou­vée au cô­té de toute l’équipe du CHU d’Amiens (Somme) qui l’avait opé­rée. Isa­belle Di­noire, pre­mière pa­tiente au monde gref­fée du vi­sage, après avoir été dé­fi­gu­rée dans son som­meil par son la­bra­dor, n’est plus.

Elle est dé­cé­dée le 22 avril à l’âge de 49 ans, « des suites d’une longue ma­la­die », a an­non­cé hier le CHU d’Amiens. Can­cer ? C’est ce que croit sa­voir « le Fi­ga­ro », qui évoque, « l’hi­ver der­nier, un re­jet du gref­fon » et se­lon le­quel « les lourds trai­te­ments an­ti­re­jet qu’elle de­vait prendre à vie avaient fa­vo­ri­sé la sur­ve­nue de deux can­cers ».

Même si la greffe de vi­sage a fait main­te­nant s es preuves, avec 37 per­sonnes opé­rées à ce jour dans le monde de­puis la pre­mière réa­li­sée le 27 no­vembre 2005 à Amiens par le pro­fes­seur De­vau­chelle et ses équipes, elle de­meure en­core une in­ter­ven­tion ex­cep­tion­nelle : « Nous avons main­te­nant un re­cul de dix ans, nous n’en sommes plus au stade ex­pé­ri­men­tal mais il y a en­core des pro­grès à faire, no­tam­ment en ma­tière d’im­mu­no­lo­gie », ex­plique le pro­fes­seur Laurent Lan­tie­ri, le pre­mier à avoir ef­fec­tué, il y a cinq ans, la pre­mière greffe — to­tale — du vi­sage (avec pau­pières et sys­tème la­cry­mal) sur un homme âgé de 35 ans at­teint d’une ma­la­die gé­né­tique. La peau sert à dé­fendre l’or­ga­nisme face aux agres­sions ex­té­rieures. Les greffes ap­pellent donc des trai­te­ments an­ti­re­jet ex­trê­me­ment puis­sants et à vie, dont les ef­fets in­dé­si­rables ne sont tou­jours pas maî­tri­sés.

« On est con­fron­té aux mêmes dif­fi­cul­tés qu’en cas de greffe d’un coeur ou d’un rein. A court terme, ces trai­te­ments aug­mentent les risques d’in­fec­tion chez les pa­tients ; à long terme, ils aug­mentent la pro­ba­bi­li­té de can­cers qui peuvent être de tout type, même si on ren­contre plus fré­quem­ment des can­cers de la peau », ré­sume le chi­rur­gien. Hier, au CHU d’Amiens, on se re­fu­sait à tout com­men­taire sur les rai­sons mé­di­cales du dé­cès d’Isa- belle Di­noire. Se­lon le pro­fes­seur Lan­tie­ri, sa dis­pa­ri­tion n’est en tout cas pas de na­ture à mettre un coup d’ar­rêt aux greffes de vi­sage : « Isa­belle Di­noire a vé­cu plus de dix ans, c’est dire l’avan­cée mé­di­cale qui a été faite, re­lève-t-il. Les greffes de ce type, ça marche », pour­suit-il.

De­puis 2007, sur les sept trans­plan­ta­tions que le chi­rur­gien a ef­fec­tuées, il a en­re­gis­tré deux dé­cès : ce­lui d’un grand brû­lé qui a été em­por­té par un ar­rêt car­diaque lors d’une in­ter­ven­tion chi­rur­gi­cale et ce­lui d’un homme qui s’est sui­ci­dé. « Il s’est don­né la mort cinq ans après son opé­ra­tion. Il n’avait pas réus­si à re­trou­ver une vi e s oci al e nor­male. Tous l es autres vont bien », as­sure le pro­fes­seur Lan­tie­ri.

« Je vais très bien », c’est éga­le­ment ce que confiait Isa­belle Di­noire en 2008 dans un do­cu­men­taire dif­fu­sé sur TF 1, dé­cri­vant les plai­sirs re­trou­vés (« boire, man­ger, ri­go­ler… ») mais aus­si le sen­ti­ment in­di­cible de vic­toire qu’elle éprou­va quand elle réus­sit en­fin à pro­non­cer cor­rec­te­ment les « p » et les « b », en en­chaî­nant cette phrase ab­surde mais qui si­gni­fiait beau­coup pour elle : « La pa­ra­bole, c’est le bar à Paul. »

« Elle a vé­cu plus de dix ans, c’est dire l’avan­cée mé­di­cale qui a été faite »

Amiens (Somme), le 6 fé­vrier 2006. Un an après une trans­plan­ta­tion par­tielle du vi­sage, Isa­belle Di­noire ré­pon­dait aux ques­tions des jour­na­listes.

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