« Il faut mettre le pa­quet sur la ma­ter­nelle »

Alain Ben­to­li­la,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Pro­pos re­cueillis par C.B.

EN­GA­GÉ de­puis plus de vingt ans dans la lutte contre l’illet­trisme, Alain Ben­to­li­la vient de di­ri­ger l’ou­vrage col­lec­tif « Ap­prendre à lire »*. Com­ment de­vient-on illet­tré ? ALAIN BEN­TO­LI­LA. Le cou­loir de l’illet­trisme, dans le­quel cer­tains se re­trouvent en­fer­més très tôt, com­mence dès la ma­ter­nelle, avec une in­éga­li­té très forte sur le plan du vo­ca­bu­laire. A l’en­trée au CP, les moins avan­cés culminent à 220 mots connus, quand d’autres dé­passent les 1 300. Pour un en­fant qui ne pos­sède pas un lexique men­tal oral, le dé­chif­frage à l’écrit se fait à vide. Quelle que soit la mé­thode uti­li­sée par l’en­sei­gnant, il au­ra des dif­fi­cul­tés, qu’il risque de traî­ner jus­qu’à l’âge adulte. Est-il pos­sible de cas­ser ce cercle vi­cieux ? Bien sûr. Il n’y a pas de fa­ta­li­té. D’ailleurs, les pays du nord de l’Eu­rope, ain­si que l’Al­le­magne et la Co­rée sont bien meilleurs que nous. Là-bas, le taux d’illet­trisme pla­fonne à 3,5 ou 4 % de la po­pu­la­tion. En France, 11 % des plus de 15 ans ont de grosses dif­fi­cul­tés de lec­ture et d’écri­ture, et sont in­ca­pables de lire un texte simple de plus de cinq lignes et d’en ti­rer une in­for­ma­tion, ou une ac­tion. C’est in­ac­cep­table pour la san­té cultu­relle et éco­no­mique de notre pays mais aus­si sur le plan des va­leurs. Lais­ser quel­qu’un sur le bord du che­min de la lec­ture, in­ca­pable de rai­son­ner, c’est le rendre vul­né­rable à des dis­cours ex­tré­mistes. Notre sys­tème édu­ca­tif est-il res­pon­sable de cet échec ? Non. Il n’a pas dé­ci­dé de fa­bri­quer des cré­tins. Mais il ne se donne pas as­sez les moyens de fa­bri­quer de l’in­tel­li­gence. C’est au ni­veau de la pré­ven­tion que le sys­tème pèche. Certes, l’Edu­ca­tion na­tio­nale a pris ces der­nières an­nées des dé­ci­sions utiles, comme le dis­po­si­tif Plus de maîtres que de classes qui doit per­mettre d’ai­der plus spé­ci­fi­que­ment les en­fants en dif­fi­cul­té. Mais il faut al­ler plus loin. C’est-à-dire ? Il faut mettre le pa­quet sur la ma­ter­nelle, avec pas plus de 15 élèves par classe, et des en­sei­gnants mieux for­més, à tous les ni­veaux, à une pé­da­go­gie qui tient compte des ni­veaux dif­fé­rents dans la classe et met l’ac­cent sur la com­pré­hen­sion des textes. Il faut aus­si éva­luer pré­ci­sé­ment les élèves aux grandes étapes clés que sont le CP et la 6e : dres­ser des pro­fils pré­cis des dif­fi­cul­tés de cha­cun, au mi­lieu de l’an­née, pour re­mé­dier à toutes les la­cunes avant les grandes va­cances, en fai­sant tra­vailler la classe par pe­tits groupes. Et que faire de ceux qui n’y ar­rivent tou­jours pas ? Faut-il des classes spé­ci­fiques ? Non, c’est une très mau­vaise idée, ce­la re­vient à les dé­cla­rer per­dus. Il y a au­ra tou­jours des en­fants en dif­fi­cul­té, mais il est pos­sible de ré­duire le taux. On peut faire mieux que les chiffres ac­tuels. Les dé­ter­mi­nismes so­ciaux ne sont pas tout, si­non, il n’y a plus qu’à fer­mer les écoles !

« Notre sys­tème édu­ca­tif ne se donne pas as­sez les moyens de fa­bri­quer de l’in­tel­li­gence »

* « Ap­prendre à lire pour les nuls », Edi­tions First, 23 €. La carte de l’illet­trisme en France

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.