La « tare » de Fa­brice

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Er­mont (Val-d’Oise) Fa­brice, 49 ans ALEXANDRE BOU­CHER

FA­BRICE, 49 ANS, hé­site, s’in­ter­roge. Il ar­ti­cule plu­sieurs fois le mot « ter­ro­riste » à voix haute, ne sa­chant pas com­ment l’or­tho­gra­phier. A ses cô­tés, Jean-Marc lui in­dique qu’il ap­par­tient à la même fa­mille que le mot ter­reur, pre­nant soin de bien rou­ler les r. Bien­ve­nue dans un des nom­breux bi­nômes de l’as­so­cia­tion Clé (Comp­ter, lire, écrire) à Er­mont (Val-d’Oise) qui ac­com­pagne les per­sonnes en si­tua­tion d’illet­trisme.

Deux heures par se­maine, Fa­brice, « l’ap­pre­nant », ré­ap­prend à écrire, lire et comp­ter avec l’aide de son « bé­né­vole ». Ici, la no­tion de pro­fes­seur et d’élève, qui « peut rap­pe­ler de mau­vais sou­ve­nirs de l’école est ban­nie, in­siste Do­mi­nique Du­châ­teau, le pré­sident de l’as­so­cia­tion. Car il y a un gros de tra­vail de re­mise en confiance au dé­part. Les per­sonnes ar­rivent ici avec une image très dé­va­lo­ri­sée d’elles-mêmes. » C’est le cas de Fa­brice, diag­nos­ti­qué dys­lexique dès 7 ans. S’il en parle « sans ta­bou » et « n’a ja­mais ca­ché [sa] si­tua­tion à [sa] fa­mille et [ses] amis », il nour­rit de­puis long­temps « un com­plexe » qui lui a fait perdre « confiance en [lui] ».

« Je me re­vois lire de­vant toute la classe étant en­fant. Je sen­tais les re­gards des autres et j’en­ten­dais leurs rires mo­queurs. J’avais même été ex­clu d’un cours, une fois. Ne pas sa­voir lire ou écrire était une tare », ra­conte Fa­brice, qui ex­plique sa­voir beau­coup de choses mais avoir du mal à les ap­pli­quer.

Ses dif­fi­cul­tés ne l’ont pour­tant pas em­pê­ché de me­ner une car­rière dans l’in­for­ma­tique et la ma­nu­ten­tion. Comme pour gé­rer la vie quo­ti­dienne, il a dé­ve­lop­pé des as­tuces pour contour­ner les pro­blèmes. « Au tra­vail, j’avais tou­jours un ca­le­pin où je ré­per­to­riais des mots. Dès que je ne connais­sais pas une or­tho­graphe, je de­man­dais à un col­lègue de me l’écrire. » Mais rem­plir des for­mu­laires ad­mi­nis­tra­tifs à la mai­rie ou à Pôle em­ploi lui pro­voque « des boules au ventre ».

« Au quo­ti­dien, c’est une souf­france, et c’est pe­sant quand je veux ex­pli­quer quelque chose à ma fille »

Son li­cen­cie­ment a été le dé­clen­cheur de sa dé­marche au­près de Clé. « Il faut que j’avance, mar­tèle Fa­brice. Pour moi-même et pour re­trou­ver un em­ploi. Au quo­ti­dien, c’est une souf­france, et c’est pe­sant quand je veux ex­pli­quer quelque chose à ma fille qui est dys­lexique elle aus­si », confie-t-il, frus­tré de ne pas pou­voir l ’ ac­com­pa­gner dans ses de­voirs.

Il ren­contre Jean-Marc chaque mar­di. « Or­tho­graphe, conju­gai­son, gram­maire : on mène tout de front mais c’est du sur-me­sure », ex­plique-t-il. Et les ef­forts com­mencent à payer. Au bout de sa dou­zième séance, Fa­brice n’a com­mis que neuf fautes sur sa dic­tée d’une tren­taine de mots. « La réus­site est en train de man­ger l’in­suc­cès », fé­li­cite Jean-Marc.

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