La part des femmes sous-es­ti­mée

Aujourd'hui en France - - TERRORISME - Da­vid Thom­son, jour­na­liste PAS­CALE ÉGRÉ

« SOYEZ pour vos ma­ris, vos frères, vos pères, vos fils, des bases ar­rière sûres […] de bonnes conseillères », re­com­man­dait à ses « soeurs » dé­but 2015 Hayat Bou­med­diene, l’épouse du ter­ro­riste de l’Hy­per Ca­cher Ame­dy Cou­li­ba­ly, après avoir re­joint la Sy­rie. Com­pagnes, com­plices et dé­sor­mais com­bat­tantes. Le dji­had au fé­mi­nin ne cesse d’évo­luer.

Dans les zones ira­ko-sy­riennes qu’il contrôle, le groupe Etat is­la­mique a voué avant tout les femmes à l’ex­pan­sion d’une « vé­ri­table po­li­tique na­ta­liste », sou­ligne un ré­cent rap­port de l’As­sem­blée na­tio­nale sur « les moyens de Daech » (Edi­tions des Equa­teurs). Mais hors de son fief, l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste, af­fai­blie sur son ter­rain, ne les can­ton­ne­rait plus à des rôles de « sup­port ». « [L’EI] uti­lise […] des femmes, de jeunes femmes, qui font connais­sance et nouent leur pro­jet de ma­nière vir­tuelle », a dé­cla­ré hier le pro­cu­reur Fran­çois Mo­lins.

Il y a une se­maine, dans une in­ter­view au « Monde », le ma­gis­trat s’in­quié­tait de l’ac­cé­lé­ra­tion du phé­no­mène, no­tam­ment « dans des dos­siers de mi­neures, avec des pro­fils in­quié­tants, des per­son­na­li­tés très dures ». Le nombre de femmes mises en exa­men dans des dos­siers de fi­lières ou de pro­jets d’at­ten­tats reste mi­no­ri­taire — 59 femmes pour 280 hommes — mais « il y a une ac­cé­lé­ra­tion de leur pla­ce­ment en dé­ten­tion ».

Les spé­cia­listes du terrorisme is­la­miste s’ac­cordent à dire que l’im­pli­ca­tion des femmes a été long­temps sous-es­ti­mée par la jus­tice et les ser­vices de ren­sei­gne­ment oc­ci­den­taux. « Le cli­ché, c’était que les femmes dji­ha­distes soient des femmes sou­mises qui obéissent et suivent leurs ma­ris », sou­li­gnait le jour­na­liste Da­vid Thom­son dans un en­tre­tien à Slate.fr. Au­teur de « Femmes de dji­ha­distes » (Fayard), Mat­thieu Suc, son confrère de Me­dia­part, confirme : « Les femmes, on les a vues mon­ter, mais on pas­sait à cô­té, en ou­bliant la place qu’elles ont te­nue dans l’his­toire du terrorisme. Mais de­puis deux ans, il y a une prise de conscience. »

« On part tou­jours du prin­cipe que la femme est une vic­time, in­ca­pable de com­mettre des actes vio­lents. Or l’en­ga­ge­ment des femmes dans le com­bat, leur pas­sage à l’acte, est loin d’être nouveau », rap­pelle la so­cio­logue Carole An­dré-Des­sornes. Au­teur d’une re­cherche, « les Femmes-mar­tyres dans le monde arabe » (L’Har­mat­tan), cette spé­cia­liste du MoyenO­rient es­time qu’elles sont même sou­vent « plus jus­qu’au-bou­tistes » que les hommes. « Elles sont dif­fi­ciles à ar­rê­ter parce qu’elles ont le sen­ti­ment de se battre aus­si pour tout le groupe. » Le fait qu’une femme passe à l’acte, parce qu’il choque, parce qu’il en­gendre une cou­ver­ture mé­dia­tique plus forte, s’in­tègre aus­si « dans une stra­té­gie ». « Ces or­ga­ni­sa­tions cherchent ain­si à créer des émules, à sus­ci­ter l’en­goue­ment. »

De­puis 2008, Agnès De Féo, cher­cheuse et do­cu­men­ta­riste, suit le par­cours de 200 femmes mu­sul­manes ra­di­ca­li­sées, d’ori­gine magh­ré­bine ou conver­ties. Elle a no­tam­ment in­ter­viewé la Fran­çaise Emi­lie Kö­nig, de­ve­nue une égé­rie de Daech. Elle n’en a vu qu’une poi­gnée « dis­pa­raître », sans doute en vue d’un « vrai pas­sage à l’acte » comme un dé­part en Sy­rie. Mais elle a consta­té l’im­pact crois­sant, à tra­vers la vio­lence des pro­pos de cer­taines, des lois ou des dé­bats au­tour du voile.

« On pas­sait à cô­té, en ou­bliant la place qu’elles ont te­nue dans l’his­toire du terrorisme »

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