La « faute » de Bo­na­parte

COM­PLOT. Le 21 mars 1804, le duc d’En­ghien, ac­cu­sé, à tort, d’être le chef d’une conspi­ra­tion vi­sant à abattre le Pre­mier consul, est fu­sillé.

Aujourd'hui en France - - HISTOIRE - Le duc d’En­ghien CHARLES DE SAINT SAU­VEUR

« L’UN DE VOUS a-t-il une paire de ci­seaux ? » L’homme de 31 ans qui s’adresse aux gen­darmes, dans une des fosses du châ­teau de Vincennes, va mou­rir dans quelques ins­tants. Ses der­niers bat­te­ments de coeur sont pour Char­lotte de Ro­han, la femme qu’il aime de­puis douze ans. Louis-An­toine de Bour­bon, duc d’En­ghien, se coupe une mèche de che­veux, la glisse dans une en­ve­loppe avec son an­neau d’or. Et tend cet ul­time ca­deau au co­lo­nel de Noi­rot, qui s’ap­prête à le pas­ser par les armes avec sa quin­zaine d’hommes.

La che­mise mouillée par la pluie gla­cée qui tombe du ciel noir, le jeune duc s’écrie : « Il faut donc mou­rir de la main des Fran- çais ! Vous me ren­drez bien le ser­vice e de ne point me man­quer », ex­horte-t-il. La lan­terne de for­tune qui l’éclaire fai­ble­mentt guide les fu­sils. Il s’écroule, cri­blé de balles au vi­sage et au torse. Au mar­tè­le­ment des dé­to­na­tions suc­cède le jap­pe­ment déses­pé­ré de Moï­low, le chien que lui a of­fert Char­lotte. Le car­lin roux, qui le suit par­tout, se pré­ci­pite sur le corps en­san­glan­té de son maître, je­té à la va­vite, face contre terre, dans un trou creu­sé au pied de la tour de la Reine.

Tout est al­lé si vite pour l’in­for­tu­né prince de sang, cou­sin loin­tain de Louis XVI, que cer­tains rêvent d’ins­tal­ler sur le trône de France.France Son procès, ins­truit par une com­mis­sion mi­li­taire, n’a du­ré que quelques di­zaines de mi­nutes. Et il était joué d’avance, ordre du ré­gime ! Na­po­léon Bo­na­parte, qui en­rage des mul­tiples com­plots que les roya­listes et les An­glais fo­mentent contre lui, ful­mine. Le der­nier en date, me­né par le chef chouan Ca­dou­dal et le gé­né­ral Pi­che­gru, a dé­pas­sé en in­ten­tions tous les autres : ils vou­laient éli­mi­ner le gé­né­ral et ré­ta­blir la mo­nar­chie en ren­dant la cou­ronne à un Bour­bon. Oui, mais à qui, s’in­ter­rogent Bo­na­parte et ses mi­nistres ? Les soup­çons, sur la foi de l’en­quête — er­ro­née — d’un es­pion, s’orientent vers le duc d’En­ghien. Bien qu’étran­ger au com­plot, ce der­nier est la proie qu’at­tend le fu­tur em­pe­reur, dé­ci­dé à frap­per un grand coup contre ces mo­nar­chistes qui veulent l’abattre : « Les Bour­bons croient qu’on peut ver­ser mon sang comme ce­lui des ani­maux. Je vais leur rendre la ter­reur qu’ils veulent m’ins­pi­rer », lâche-t-il.

La cible est d’au­tant plus fa­cile à at­teindre qu’En­ghien vit en exil à Et­ten­heim, près de Stras­bourg, de l’autre cô­té de la fron­tière. Dans la nuit du 14 au 15 mars, plus de six cents gen­darmes font le siège de sa mai­son et l’ar­rêtent. Lors de son procès ex­pé­di­tif à Vincennes, l’ac­cu­sé se ré­crie : « Ja­mais je n’ai par­ti­ci­pé à un com­plot se­cret, c’est m’in­sul­ter que de m’en croire ca­pable », jure le duc, qui ne nie pas en re­vanche son dé­sir de faire tom­ber le Pre­mier consul.

Ses pro­tes­ta­tions ne se­ront ja­mais en­ten­dues. Pas plus que les pleurs de Jo­sé­phine qui sup­plie en vain son ma­ri d’épar­gner sa vie. Le 21 mars, le Code ci­vil, oeuvre maî­tresse du consu­lat, est pro­mul­gué… et le prince exé­cu­té. Deux faces, lu­mi­neuse et sombre, d’un ré­gime qui dé­ri­ve­ra peu à peu vers la dic­ta­ture et la guerre per­ma­nente. La mort du jeune duc ins­pi­re­ra au dé­pu­té de la Meurthe An­toine Bou­lay ce ju­ge­ment dé­fi­ni­tif : « Pire qu’un crime, c’est une faute. »

« Ja­mais je n’ai par­ti­ci­pé à un com­plot se­cret »

@cde­saint­sau­veur

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