Mo­lière re­ma­rie Ba­cri et Jaoui

THÉÂTRE. Pour la pre­mière fois de­puis vingt ans, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Ba­cri sont sur scène en­semble dans « les Femmes sa­vantes » au Théâtre de la Porte Saint-Mar­tin à Pa­ris.

Aujourd'hui en France - - LOISIRS ET SPECTACLES - Catherine Hie­gel, met­teuse en scène Catherine Hie­gel SYL­VAIN MERLE

« J’AI LE DROIT DE RIRE, LÀ ? Je ne sais pas si on a le droit si ce n’est pas écrit. » Sur la scène du Théâtre de la Porte Saint-Mar­tin, Jean-Pierre Ba­cri s’in­ter­roge. A deux se­maines de la pre­mière, il s’en­quiert avec l’an­xié­té qu’on lui connaît des li­ber­tés qu’il peut prendre. Ou pas. « Bien sûr qu’on a le droit, au contraire », le ras­sure Catherine Hie­gel. « C’est bien ma­cho, ça, tout ce que tu trouves dans cette di­rec­tion-là, tout ce que tu peux ame­ner dans cette bas­sesse, c’est bien », re­prend-elle.

L’an­cienne doyenne de la Co­mé­die-Fran­çaise met en scène, à par­tir de ce soir, « les Femmes sa­vantes » de Mo­lière, l’un des évé­ne­ments de la ren­trée avec les re­trou­vailles théâ­trales d’Agnès Jaoui et JeanPierre Ba­cri. Ils n’étaient plus re­mon­tés en­semble sur les planches de­puis vingt ans et le triomphe d’« Un air de fa­mille ». Même si l’an­cien couple, sé­pa­ré à la ville, conti­nue d’être uni comme les doigts de la main dans l’écri­ture de scé­na­rios et la pré­pa­ra­tion d’un pro­chain film en­semble.

Au centre du dé­cor somp­tueux aux pa­rois gris pro­fond sou­li­gnées de mou­lures do­rées, sorte de ca­bi­net de cu­rio­si­tés où se cô­toient une mouette à tête de re­nard et une lu- nette as­tro­no­mique, un écu­reuil em­paillé, des or­ganes bai­gnant dans du for­mol et une mon­tagne de livres, Agnès Jaoui s’évente en cette fin août étouf­fante. Amples ju­pons et haut cin­tré, elle couve d’un re­gard at­ten­tif son ex-com­pa­gnon. Et son ma­ri sous l’égide de Mo­lière pour quelques mois. Ils sont Phi­la­minte et Ch­ry­sale, couple de bour­geois dont la mai­son est tour­ne­bou­lée par la soif avide de sa­voirs de sa maî­tresse, Phi­la­minte, chef de file des « femmes sa­vantes ».

C’est pour ce rôle que Hie­gel vou­lait Jaoui. « C’est le pi­vot de la pièce, c’est elle qui fait bas­cu­ler la mai­son du pa­triar­cat au ma­triar­cat, j’avais be­soin d’Agnès qui est une femme po­pu­laire et sym­pa­thique, pas une cé­ré­brale re­vêche », ex­plique-t-elle. Elle se­ra par­faite, sin­cère et tou­chante dans ce rôle de ma­trone du sa­voir à la­quelle on doit pou­voir s’at­ta­cher. As­so­cier Ba­cri au pro­jet, Hie­gel s’était re­fu­sée à y pen­ser quand elle l’a pro­po­sé à Agnès. « Ça ne m’in­té­res­sait pas de faire un coup, et puis, c’est peut-être un peu idiot à dire, mais je n’osais l’en­vi­sa­ger, je les sa­vais sé­pa­rés et crai­gnais un peu de re­for­mer un couple, je ne sa­vais pas quelles étaient leurs re­la­tions », confie la met­teuse en scène.

Agnès dit oui et re­lit la pièce à haute voix… avec Jean-Pierre. « Il a hur­lé de rire et m’a dit qu’il se ver­rait bien jouer ça », se sou­vient la co­mé­dienne. « C’est ve­nu de son dé­sir, alors al­lons-y », pour­suit Hie­gel, ra­vie de tra­vailler avec le duo peu ha­bi­tué au ré­per­toire clas­sique. « Ce sont de très grands ac­teurs et c’était as­sez beau de les voir ar­ri­ver avec une cer­taine pu­deur, une ti­mi­di­té », souffle celle qui a mon­té ce clas­sique il y a trente ans au Fran­çais.

« Catherine a vé­cu avec Mo­lière pen­dant des dé­cen­nies, elle ne lâche ja­mais, il faut trou­ver sa place, re­con­naît Agnès qui, à son tour, met­tra Hie­gel en scène dans Un air de fa­mille en jan­vier pro­chain. Elle a aus­si sa fa­çon de dire les choses et il y a par­fois un dé­bat sé­rieux, mais que c’est pas­sion­nant ! » Ces re­trou­vailles « ne sont pas neutres », confie-t-elle en­core. « Je me rends compte que ça me fait plus de choses que je ne pen­sais, une femme et un ma­ri en lutte pour le pou­voir, ça fait écho, c’est as­sez étrange… Il se passe plein de choses et j’ai l’im­pres­sion que ça fe­ra pa­reil à cer­tains spec­ta­teurs. »

« Ils ont une belle com­pli­ci­té, un re­gard l’un sur l’autre très at­ten­tif, c’est at­ten­dris­sant », glisse Ca­the­ri- ne qui a com­plé­té sa dis­tri­bu­tion de co­mé­diens hors pair avec, no­tam­ment, la lu­naire Eve­lyne Buyle et Philippe Du­quesne, qu’on ima­gine si bien en Tris­so­tin, pé­dant de pre­mière de­vant le­quel se pâment ces femmes sa­vantes dont se moque Mo­lière. Des femmes « ad­mi­rables, ex­ces­sives et donc ri­sibles » sur les­quelles Hie­gel porte un re­gard tendre et in­dul­gent.

« Il a fal­lu des siècles avant que les femmes n’ac­cèdent au sa­voir, et ce n’est tou­jours pas le cas par­tout, rap­pelle-t-elle. Moi, je les trouve belles, cou­ra­geuses, ce sont des pion­nières, elles vont à l’échec parce qu’elles s’ex­posent. » A ses yeux, cette pièce n’est ni mi­so­gyne ni ré­ac­tion­naire, « c’est avant tout une at­taque contre la pé­dan­te­rie et, pour don­ner un trône à ces pé­dants, voi­ci ces femmes sa­vantes dé­vo­rées de cu­rio­si­té et qui n’ont pas le re­cul né­ces­saire pour voir que Tris­so­tin est un im­pos­teur ». Si les femmes y sont ri­sibles, les hommes y sont pour la plu­part ri­di­cules.

« Je les sa­vais sé­pa­rés et crai­gnais un peu de re­for­mer un couple » « Ils ont une belle com­pli­ci­té, un re­gard l’un sur l’autre très at­ten­tif, c’est at­ten­dris­sant »

, à par­tir de ce soir et jus­qu’au 30 dé­cembre 2016 au Théâtre de la Porte Saint-Mar­tin (Pa­ris Xe). De 13 € à 61,50 €. 01.42.08.00.32.

Jean-Pierre Ba­cri et Agnès Jaoui re­montent sur scène en­semble pour in­ter­pré­ter les rôles de Ch­ry­sale et Phi­la­minte. La pre­mière de la pièce a lieu ce soir.

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