Doyenne, un titre lourd à por­ter ?

LON­GÉ­VI­TÉ. Ho­no­rine Ron­del­lo est une Fran­çaise ex­cep­tion­nelle. Elle vient de de­ve­nir à 113 ans notre nou­velle doyenne. Un hon­neur souvent éphé­mère, no­tam­ment ces der­nières an­nées.

Aujourd'hui en France - - ACTUALITÉ - Mar­tin Miet, Groupe de re­cherche en gé­ron­to­lo­gie (GRG) VINCENT MONGAILLARD

DOYENNE DES FRAN­ÇAIS est un titre plu­tôt pré­caire. Eli­sa­beth Col­lot, intronisée femme la plus âgée de l’Hexa­gone il y a seule­ment deux mois, vient de rendre l’âme à 113 ans, trans­met­tant ain­si le flam­beau à Ho­no­rine Ron­del­lo (lire en­ca­dré). Sauf à s’ap­pe­ler Jeanne Calment, qui a conser­vé son sta­tut du­rant onze ans, re­joi­gnant, en 1997, le pa­ra­dis à 122 « piges », nos doyennes font souvent des pas­sages éclairs. Sur les dix der­nières, la moi­tié est res­tée moins de trois mois en « ac­ti­vi­té ». Comme s’il était im­pos­sible pour elles de pro­fi­ter de la cé­lé­bri­té, comme si la fonc­tion était à risque. Le re­cord de briè­ve­té est dé­te­nu par Olympe Amau­ry, sous les feux des pro­jec­teurs l’an­née der­nière du­rant à peine plus d’un mois avant de s’éteindre tout de même à près de… 114 ans ! Chez les hommes aus­si, les hon­neurs sont éphé­mères.

Sur les dix der­niers re­pré­sen­tants, six ont oc­cu­pé le fau­teuil de doyen du­rant quatre mois ou moins. A croire qu’ac­cé­der au titre su­prême porte la poisse. Mais à écou­ter les ex­perts, cette ma­lé­dic­tion est tout à fait nor­male. « Ce qui est presque anor­mal, c’est de de­meu­rer doyenne pen­dant des an­nées. Quand on a 113 ou 114 ans, un mois de vie sup­plé­men­taire, c’est beau­coup. On est dé­jà là dans l ’ ex­tra­or­di­naire » , i nsiste Mar­tin Miet, l’un des cor­res­pon­dants fran­çais du Ge­ron­to­lo­gy Re­search Group (GRG), as­so­cia­tion amé­ri­caine re­cen­sant les doyens de la pla­nète.

Pour Ch­ris­tophe de Jae­ger, mé­de­cin gé­riatre, l’ex­pli­ca­tion ré­side tout sim­ple­ment dans les sta­tis­tiques. « Plus on avance en âge, plus les pro­ba­bi­li­tés de dé­cès aug­mentent. Quand on ar­rive au som­met de la courbe, le risque de mou­rir est par dé­fi­ni­tion maxi­mal », dé­crypte le pré­sident de la So­cié­té fran­çaise de mé­de­cine et phy­sio­lo­gie de la lon­gé­vi­té. Les don­nées sont im­pla­cables. Par exemple, au moins la moi­tié des per­sonnes fran­chis­sant le cap des 110 ans meurent dans l’an­née qui suit. Seules quelques très rares « ex­cep­tions » par­viennent à jouer les pro­lon­ga­tions et gar­der leur rang du­rant plus d’un an, réus­sis­sant, souvent, à vivre au-de­là de 114-115 ans, c’est-à-dire au-de­là des li­mites sta­tis­tiques. « Sur 100 doyennes dans le monde, 4 ou 5 vont sor­tir de la nor­ma­li­té », cal­cule Jean-Ma­rie Ro­bine, di­rec­teur de re­cherche à l’In­serm.

« Quand on a 113 ou 114 ans, un mois de vie sup­plé­men­taire, c’est beau­coup » « Elles savent prendre du re­cul, prendre la vie du bon cô­té »

Dans la qua­si-to­ta­li­té des cas, les su­per­cen­te­naires de 110 ans et plus — on en compte 28 dans notre pays — sont rat­tra­pés par les lois du vieillis­se­ment, no­tam­ment les ac­ci­dents vas­cu­laires.

S’il existe des rai­sons scien­ti­fiques au sta­tut éphé­mère de doyen des Fran­çais, ce­la n’em­pêche pas de se de­man­der si le simple fait de mon­ter sur la plus haute marche du po­dium ne pro­voque pas un choc émo­tion­nel ac­cé­lé­rant le dé­clin. Mar­tin Miet, le chas­seur (bé­né­vole) de doyens, écarte l’hy­po­thèse. « La cou­ver­ture mé­dia­tique peut ve­nir cham­bou­ler le train-train quo­ti­dien. Mais la plu­part des doyennes res­tent très zen. Elles savent prendre du re­cul, prendre la vie du bon cô­té. N’ou­blions pas qu’elles ont en­du­ré deux guerres mon­diales », rap­pelle-t-il.

Pour Ch­ris­tophe de Jae­ger, le pre­mier sen­ti­ment qui les anime, « c’est l’éton­ne­ment d’être en­core là » car « tout au long de leur vieillesse, elles ont per­du leurs amis, leur en­tou­rage ». Beau­coup jugent que « le bon Dieu » les a ou­bliées et at­tendent la Grande Faucheuse avec sé­ré­ni­té. « En gé­né­ral, celles qui sont en me­sure de com­prendre sont contentes et re­la­ti­visent. Ce n’est pas un stress », ob­serve le cher­cheur Jean-Ma­rie Ro­bine. Il y au­rait même des avan­tages liés à la fonc­tion. « La doyenne a droit à une at­ten­tion par­ti­cu­lière. On la bi­chonne comme elle est fra­gile, on la sur­veille comme le lait sur le feu », dé­crit-il.

Ho­no­rine Ron­del­lo, 113 ans, ici en com­pa­gnie de sa fille Yvette, oc­to­gé­naire, est de­ve­nue la doyenne des Fran­çais après la dis­pa­ri­tion d’Eli­sa­beth Col­lot, le di­manche 4 sep­tembre. Ho­no­rine est née le 28 juillet 1903 à Paimpol (Côtes-d’Ar­mor).

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