Toute la bande pour Ro­che­fort

Aujourd'hui en France - - LOISIRS - PAR PIERRE VAVASSEUR

De Jean-paul Bel­mon­do à My­lène Far­mer, de Guy Be­dos à Alain Sou­chon, d’edouard Baer à Guillaume Ca­net, ils étaient très nom­breux hier à ac­com­pa­gner Jean Ro­che­fort, dé­cé­dé à 87 ans, vers sa der­nière de­meure.

Dans la pe­tite rue Saint-tho­masd’aquin (Pa­ris VIIE) qui conduit à l’église du même nom, il y a un ma­ga­sin de pia­nos Stein­way et une Banque po­pu­laire. Ce sont des choses que Jean Ro­che­fort, dis­pa­ru à 87 ans dans la nuit de di­manche à lun­di, ne pou­vait pas man­quer de sa­voir. Pas seule­ment parce que Saint-tho­masd’aquin était sa pa­roisse. Il était un ama­teur fé­ru de mu­sique clas­sique. Quant à la po­pu­la­ri­té…

Hier après-mi­di, l’église où étaient cé­lé­brées ses ob­sèques s’est vite ré­vé­lée bien trop pe­tite. Peu avant que ne com­mence l’of­fice re­li­gieux, il a fal­lu al­ler à la chasse aux chaises dans un bal­let désor­don­né. Les gens de théâtre pré­sents n’étaient pas dé­pay­sés, dans les grandes re­pré­sen­ta­tions il y a tou­jours un dé­tail à ré­gler au der­nier mo­ment. A Saint-thomas, deux pro­jec­teurs blancs éclai­raient d’ailleurs le maître-au­tel de­vant le­quel on dé­po­sa le cer­cueil re­cou­vert de fleurs et or­né d’un ru­ban tri­co­lore.

Le pu­blic n’en fi­nis­sait plus de se ser­rer les coudes. Ni­co­las Can­te­loup, qui par­ta­geait avec Ro­che­fort le goût de l’art équestre, se te­nait de­bout re­tran­ché dans un angle.

Un fau­teuil, pour­tant, res­ta vide. C’était un fau­teuil de prince, ve­lours rouge et or­ne­ments do­rés. Ro­che­fort se te­nait là. On soup­çonne Edouard Baer, l’un des fils spi­ri­tuels du dé­funt, d’avoir eu cette idée. Fran­çoise, la troi­sième épouse de Jean Ro­che­fort, qui par­ta­gea tren­te­trois an­nées avec son sal­tim­banque à mous­tache, lui avait de­man­dé de dire quelques mots. Ce fut une éclair­cie dans les larmes qui stag­naient dans les yeux du clan fa­mi­lial, femme et en­fants : Louise, Clé­mence, Ma­rie, Ju­lien, Pierre mais aus­si Ni­cole Gar­cia, la deuxième com­pagne, avec qui il eut Pierre.

LE CLOWN ET LE MORALISTE

Baer a fait du sans-fi­let. Il a sa­lué « le clown » et « le moraliste ». Pui­sé dans ses sou­ve­nirs comme dans un sac de billes. « Vous me par­liez de che­val mais je res­tais un pié­ton mal­gré tout. Vous m’avez don­né des conseils sur ma vie sen­ti­men­tale mais je ne vous ai pas écou­té. » Avant de conclure, après avoir évo­qué la ca­pa­ci­té de fan­tai­sie de son « cher Jean » : « Grâce à vous je n’ai plus peur, parce que je sais que les choses sont drôles mal­gré tout. »

Sa fille Clé­mence fut bou­le­ver­sante : « J’avais trop be­soin de toi pour te dire que je t’aime. Tu avais tou­jours l’air éton­né par l’amour que les gens te por­taient. » La jeune femme n’a pas cher­ché à gom­mer les ombres de la mé­lan­co­lie qui ha­bi­tait le per­son­nage. « Si tu por­tais des cou­leurs vives, c’était pour ne pas te lais­ser em­por­ter par la mo­ro­si­té. » Et, s’adres­sant à sa mère : « Ma­man, tu as dit que tu sou­hai­tais à tout le monde de vivre ce que tu avais vé­cu avec lui. »

Mou­rir est tou­jours une pre­mière et celle-ci a at­ti­ré un beau monde fou. Les co­pains d’abord : Guy Be­dos, au pre­mier rang, sou­riant pour ne pas pleu­rer ; Jean-paul Bel­mon­do, ar­ri­vé en douce peu après son fils Paul et sa belle-fille Lub­na. Jean-loup Da­ba­die, l’or­fèvre en dia­logues dans le bien nom­mé « Nous irons tous au pa­ra­dis » et « Un élé­phant, ça trompe énor­mé­ment ». Pierre Ver­nier, de la fa­meuse « bande du Conservatoire » dans les an­nées 1950. Les réa­li­sa­teurs Pa­trice Le­conte et Jacques Per­rin. Le met­teur en scène Ro­bert Hos­sein. San­drine Ki­ber­lain et Léa Dru­cker. Guillaume Ca­net, Charles Ber­ling et Phi­lippe Ca­roit. Mais aus­si Jo­sé Gar­cia — « Nous avons tour­né Blanche en­semble, de Ber­nie Bon­voi­sin, nous confiat-il. C’était de la fo­lie ! C’était un punk, ce mec ! »

LA GRÂCE DE SA­VOIR RES­TER JEUNE

En­fin, comme le dis­pa­ru avait maintes fois prou­vé, y com­pris sur scène, qu’il sa­vait pous­ser la chan­son­nette, on y croi­sa le monde de la chan­son : Alain Sou­chon, Vincent De­lerm et, grande amie de Jean, My­lène Far­mer, dont les ap­pa­ri­tions en pu­blic sont ra­ris­simes.

Guy Pois­ley, prêtre de Ram­bouillet (Yve­lines) où vé­cut long­temps Ro­che­fort avant de re­ve­nir s’ins­tal­ler à Pa­ris, et le père Jé­rôme An­got, cu­ré de Saint-thomas-d’aquin, condui­saient cet hom­mage. Ils ont par­lé l’un et l’autre de cette grâce qui consiste à sa­voir res­ter jeune. « Jean était sans cesse in­té­res­sé par la vie des gens. C’est tou­jours en s’in­té­res­sant aux autres que l’on trouve le sens de son exis­tence. »

Pos­tée près de l’orgue, entre terre et ciel, une voix fé­mi­nine cris­tal­line a si su­per­be­ment chan­té la « Sa­ra­bande », de Haen­del, que des ap­plau­dis­se­ments sont lon­gue­ment mon­tés vers elle. Ils ont re­pris en­suite lorsque les portes de l’église se sont ou­vertes pour lais­ser pas­ser le cer­cueil, ac­cueilli sous un grand so­leil par une foule dis­po­sée en arc de cercle. Dans l’air flot­taient les mots du poème de Pré­vert pro­non­cés juste avant : « La vie n’a pas d’âge/la vraie jeu­nesse ne s’use pas […] On a beau dire et vou­loir dire que tout s’en va,/tout ce qui est vrai reste là. » « J’es­père que tu em­portes là-haut tes bas­kets rose et rouge » a lan­cé un ami. Paul Bel­mon­do en ar­bo­rait des vertes. Le film de ces ob­sèques res­te­ra en cou­leurs.

GRÂCE À VOUS JE N’AI PLUS PEUR, PARCE QUE JE SAIS QUE LES CHOSES SONT DRÔLES MAL­GRÉ TOUT

ÉDOUARD BAER, DANS SON HOM­MAGE ADRES­SÉ

À JEAN RO­CHE­FORT

Pa­ris (VIIE), hier. Jean-paul Bel­mon­do à la sor­tie de l’église Saint-tho­masd’aquin.

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