LE GRAND

Aujourd'hui en France - - LA UNE -

ce­la, il faut une au­to­ri­sa­tion spé­ciale », glisse notre guide, Ri­chard Da­vis, conseiller de la di­rec­tion. Une vo­lée de marches qui mène à une pre­mière grille, puis à une se­conde, avec en sur­plomb le por­trait de cha­cun des 14 di­rec­teurs du BIPM : c’est là ! Mais nous n’irons pas plus loin. Même condam­né par la phy­sique du XXIE siècle, le grand K de­meure bien trop fra­gile pour re­ce­voir de la vi­site. « Il est tout pe­tit, moi-même en vingt-six ans de car­rière dans la mai­son, je ne l’ai ja­mais tou­ché, par crainte de l’abî­mer », sou­rit l’un de ses ex-di­rec­teurs, l’an­glais Ter­ry Quinn. Pour­tant, le vé­né­rable ob­jet n’est plus ce qu’il était. C’est même pour ce­la qu’on le rem­place : en le com­pa­rant à ses six co­pies té­moins, les scien­ti­fiques se sont aper­çus d’une étrange va­ria­tion, « une perte de l’ordre de 50 mi­cro­grammes en une cen­taine d’an­nées par rap­port à ses six clones », ex­plique Mi­chael Stock, di­rec­teur des masses du BIPM. Est-ce le grand K qui a mai­gri ? Mys­tère !

Une va­ria­tion de 50 mi­cro­grammes, c’est in­fime… « C’est à peu près ce que pèse l’encre d’un point im­pri­mé sur une feuille de pa­pier, dans la vie quo­ti­dienne ce­la n’a au­cune consé­quence », re­con­naît Noël Di­marcq, mé­tro­logue au CNRS. Sauf que lors­qu’on est cen­sé être une constante, rien ne va plus ! « Par dé­fi­ni­tion, une constante, ce­la ne va­rie pas, et im­pos­sible de sa­voir si c’est L’IPK qui est en cause ou pas, puisque par dé­fi­ni­tion L’IPK est LA dé­fi­ni­tion du ki­lo ! », pour­suit le scien­ti­fique.

Ce n’est pas faute pour le BIPM d’avoir mul­ti­plié les pré­cau­tions. Dans son coffre mo­der­ni­sé plu­sieurs fois, l’ob­jet est pro­té­gé par trois cloches de verre et il n’en a été ex­trait que quatre fois (en 1889, 1948, 1989 et 2014). L’opé­ra­tion exige trois clés in­dé­pen­dantes. « J’en pos­sède une, ex­plique Mar­tin Mil­ton, la deuxième est entre les mains de mon col­lègue aus­tra­lien Bar­ry In­glis, le pré­sident du Co­mi­té in­ter­na­tio­nal des poids et me­sures, la troi­sième chez le di­rec­teur des Ar­chives na­tio­nales de France. »

« En 2014, on n’a consta­té au­cune va­ria­tion par rap­port à la pré­cé­dente », pré­cise de son cô­té Mi­chael Stock. Mais en ma­tière de constante, une seule in­cons­tance suf­fit… Et puis dé­ma­té­ria­li­ser le ki­lo­gramme va gran­de­ment sim­pli­fier la vie des la­bo­ra­toires na­tio­naux des quelque 102 membres (et as­so­ciés) du BIPM. Dé­ten­teur cha­cun de l’un des mul­tiples pe­tits frères du grand K, ils étaient as­treints pé­rio­di­que­ment à ren­voyer leur exem­plaire à Sèvres, afin qu’il re­passe à la pe­sée. « Il y en a même qui ont voya­gé par la va­lise di­plo­ma­tique pour évi­ter la fouille d’un doua­nier trop zé­lé. Si l’un s’amuse à sor­tir de sa boîte sé­cu­ri­sée l’ob­jet, ima­gi­nez la ca­tas­trophe ! Ce­la peut faus­ser après toutes les me­sures. » Dans les cou­loirs, on fré­mit rien qu’àcette idée. Ma­ni­pu­ler « H » (la constante de Planck) se­ra bien plus ai­sé, en­core faut-il s’ac­cor­der sur sa dé­fi­ni­tion. Dans plu­sieurs la­bo­ra­toires mon­diaux, on a mul­ti­plié les ex­pé­riences de pe­sée de la fa­meuse H trou­vée par Max Planck, le père de la phy­sique quan­tique : entre les ré­sul­tats de cha­cun, il de­meure un écart in­fime, mais le vote en sa fa­veur de­vrait l’em­por­ter. Quant au grand K, pas ques­tion de le mettre dans un mu­sée. Ces dix pro­chaines an­nées, on va pou­voir en­fin le ma­ni­pu­ler. Et sa­voir s’il a vrai­ment min­ci.

K

Le grand K, ré­fé­rence de­puis 1889 du ki­lo­gramme, est ran­gé sous trois cloches (au centre) dans une pièce ul­tra­sé­cu­ri­sée.

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