«Une dette se rem­bourse tou­jours!»

Aujourd'hui en France - - ÉCONOMIE - PRO­POS RECUEILLIS PAR MAT­THIEU PELLOLI @MATTHIEUPE­LLOLI

Pierre Mos­co­vi­ci, le nou­veau pre­mier pré­sident de la Cour des comptes, pré­sente au­jourd’hui

le très at­ten­du « rap­port sur la si­tua­tion et les pers­pec­tives des fi­nances pu­bliques ».

ALORS QUE tous les voyants cli­gnotent en rouge sur le ta­bleau de bord éco­no­mique de la France, le pré­sident de la Cour des comptes, la ju­ri­dic­tion char­gée de contrô­ler la ré­gu­la­ri­té des comptes pu­blics, nous dé­voile, en ex­clu­si­vi­té, les grandes lignes de sa vo­lu­mi­neuse pu­bli­ca­tion an­nuelle. Et pré­vient : « La Cour se­ra bien­veillante, mais elle ne peut pas être laxiste. »

PIERRE MOS­CO­VI­CI

Même avec une dette à 120 %, la si­tua­tion est moins dra­ma­tique que lors de la crise 2008-2010. La Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) en ab­sorbe une par­tie si­gni­fi­ca­tive, les taux d’in­té­rêt sont bas, voire né­ga­tifs, et nous en­vi­sa­geons à l’échelle eu­ro­péenne une mu­tua­li­sa­tion par­tielle, à la­quelle je suis fa­vo­rable.

Vous n’êtes donc pas in­quiet ?

La dette est un su­jet es­sen­tiel. Si les taux d’in­té­rêt grim­paient bru­ta­le­ment, alors le poids de la dette contrain­drait toute ac­tion pu­blique. Con­si­dé­rons la dette pour ce qu’elle est : une charge pour le pays qui pèse sur les gé­né­ra­tions fu­tures. Une dette ne s’ignore pas, ne se mé­prise pas, elle se rem­bourse tou­jours !

Le « bon » ra­tio de dette, c’est ce­lui fixé par les trai­tés eu­ro­péens, à 60 % du PIB ?

Ne nous fo­ca­li­sons pas sur ce type de contrainte en pleine crise. Nous vi­vrons au cours de la dé­cen­nie à ve­nir avec un ni­veau de dette égal, au mieux, à ce qu’il était avant cette crise, soit en­vi­ron 100 %. Il risque d’être à 120 %. Et peut-être su­pé­rieur à 120 %. La tra­jec­toire de nos fi­nances pu­bliques doit avoir pour bous­sole la sou­te­na­bi­li­té à moyen terme de cette dette, le rap­port que je vais pré­sen­ter au­jourd’hui le sou­ligne.

Faut-il aug­men­ter les im­pôts pour ra­me­ner les fi­nances dans le vert ?

Ce n’est pas à la Cour de faire cette pré­co­ni­sa­tion. Mais s’il y a des baisses d’im­pôts — ce que cer­tains sou­haitent — elles de­vront être com­pen­sées par d’autres re­cettes, ou par des me­sures d’éco­no­mies. J’in­siste, il faut veiller à la qua­li­té de la dé­pense. La dé­pense pu­blique la plus ef­fi­cace, c’est un in­ves­tis­se­ment à l’uti­li­té avé­rée.

La Cour n’est pas pous­sié­reuse ! En re­vanche, la di­ver­si­té doit être da­van­tage pré­sente.

La Cour fait la chasse aux gas­pillages. Ci­ble­rez-vous cer­taines ins­ti­tu­tions ou po­li­tiques pu­bliques ?

Mon opi­nion va peut-être éton­ner. Mais je sou­haite que l’on re­garde da­van­tage les analyses de fond de la Cour plu­tôt que tel su­jet ven­deur qui sou­ligne un gas­pillage ou un scan­dale. Je ne sou­haite pas que la Cour soit spec­ta­cu­laire, je sou­haite qu’elle soit pro­fonde. Je sou­haite que les tra­vaux, pen­dant l’an­née qui vient, portent sur les consé­quences de la crise du Co­vid-19 afin d’éclai­rer les dé­ci­sions à prendre dans le « monde d’après ».

Le FMI an­nonce une crise éco­no­mique sans pré­cé­dent. La France est-elle pré­pa­rée au choc ?

Comme tous ses par­te­naires, la France connaît une dé­gra­da­tion de ses fi­nances pu­bliques. Mais elle y était moins bien pré­pa­rée, faute d’avoir ache­vé le re­dres­se­ment de ses comptes. Si notre pays dis­pose de beau­coup d’atouts, rien n’est don­né pour la suite. Tout dé­pen­dra de la fa­çon dont il les joue.

Dans ce contexte ex­cep­tion­nel, la Cour fe­rat-elle preuve de to­lé­rance ?

La Cour se­ra bien­veillante, à l’écoute des frac­tures so­ciales. Mais elle ne peut pas être laxiste. Je ne se­rai pas le Père Fouet­tard, mais je ne se­rai pas non plus la ci­gale qui chante tout l’été.

Votre proxi­mi­té avec Em­ma­nuel Ma­cron est-elle un frein à votre in­dé­pen­dance ?

Je connais bien le chef de l’etat, et nous avons tra­vaillé en­semble : c’est un atout. Mais je viens d’une autre fa­mille po­li­tique que la sienne. Sur­tout, lors­qu’on prend une fonc­tion comme la mienne, on re­nonce à toute ex­pres­sion par­ti­sane : je se­rai to­ta­le­ment im­par­tial.

Com­ment en­vi­sa­gez-vous votre rôle à la tête de la Cour des comptes ?

Le pre­mier pré­sident doit s’ex­pri­mer li­bre­ment et en toute in­dé­pen­dance, dans une pé­riode ex­tra­or­di­naire, si­dé­rante à cer­tains points de vue, avec des dé­fis sans pré­cé­dent. Rien n’en sor­ti­ra in­tact. Nous avons face à nous la crise éco­no­mique la plus im­por­tante de­puis la Se­conde Guerre mon­diale. Les consé­quences so­ciales se­ront sans doute mas­sives. Et les fi­nances pu­bliques vont être dé­gra­dées de fa­çon du­rable.

Dé­pous­sié­rer la Cour, le mot vous semble trop fort ?

La Cour n’est pas pous­sié­reuse ! En re­vanche, la di­ver­si­té doit être da­van­tage pré­sente, à tous les étages de la mai­son. Au cours de ma pré­si­dence, je nom­me­rai un(e) ma­gis­trat(e) is­su(e) de la di­ver­si­té comme pré­sident(e) de chambre, c’es­tà-dire par­mi les plus hauts res­pon­sables de l’ins­ti­tu­tion.

Une forme de dis­cri­mi­na­tion po­si­tive ?

Non, la re­con­nais­sance des ta­lents, de tous les ta­lents ! Il s’agit de mettre fin à une ano­ma­lie : au­cun ma­gis­trat is­su de la di­ver­si­té n’a en­core été ap­pe­lé à pré­si­der une chambre. Par ailleurs, la place des femmes et des jeunes doit conti­nuer à pro­gres­ser.

Siège de la Cour des comptes, rue Cam­bon (Pa­ris Ier), ven­dre­di. Pierre Mos­co­vi­ci es­time que même avec une dette de 120 %, « la si­tua­tion est moins dra­ma­tique que lors de la crise 2008-2010 ».

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