«LES EN­SEI­GNANTS ONT BE­SOIN D’ÊTRE SOU­TE­NUS»

Aujourd'hui en France - - LA UNE -

mi­nistre de l’edu­ca­tion na­tio­nale de 2014 à 2017, sou­tient toute une pro­fes­sion meur­trie de­puis l’as­sas­si­nat de Sa­muel Pa­ty.

J’en sais quelque chose pour m’être sai­sie de fa­çon qua­si ob­ses­sion­nelle de la dé­fiance d’une par­tie de notre jeu­nesse vis-à-vis de la laï­ci­té, de l’au­to­ri­té du sa­voir scien­ti­fique ou de la pri­mau­té de la loi col­lec­tive sur la convic­tion in­di­vi­duelle… Avoir, comme nous l’avons fait, ins­tal­lé les re­mon­tées obli­ga­toires de si­gna­le­ments des in­ci­dents, sui­vies de sanc­tions avec des équipes et des ou­tils d’ins­pec­tion dé­diés, une charte de la laï­ci­té que l’on fai­sait si­gner aux pa­rents, une jour­née consa­crée à la laï­ci­té dans tous les éta­blis­se­ments le 9 dé­cembre, ou le contrôle ren­for­cé des écoles hors contrat… on ne peut pas fran­che­ment ap­pe­ler ça « re­gar­der ailleurs ».

Est-il en­core pos­sible d’évi­ter que les en­sei­gnants ne se cen­surent, cessent d’abor­der en classe cer­tains su­jets ?

Les en­sei­gnants connaissen­t l’im­por­tance de leur mis­sion. Ce dont ils ont be­soin, c’est de se sen­tir sou­te­nus. Par l’ins­ti­tu­tion mais aus­si par la so­cié­té, parce que le com­bat pour l’es­prit cri­tique et contre l’obs­cu­ran­tisme est l’un des plus grands com­bats de notre temps et qu’il ap­par­tient à cha­cun de nous de se de­man­der comment y contri­buer. La ré­serve ci­toyenne de l’edu­ca­tion na­tio­nale que j’avais créée en 2015 ser­vait à ce­la : un vi­vier de ci­toyens en­ga­gés, de jour­na­listes, de ma­gis­trats, de pro­fes­sion­nels vo­lon­taires qui ve­naient par­ler aux élèves, avec leurs mots, de li­ber­té d’ex­pres­sion, de re­li­gion, de « Char­lie », de res­pect. J’au­rais vou­lu qu’elle se pour­suive, qu’elle soit dé­ve­lop­pée, qu’elle marque une ère nou­velle de sou­tien à l’école.

Avant d’être as­sas­si­né, l’en­sei­gnant a été dé­si­gné à la vin­dicte par un pa­rent, sur les ré­seaux so­ciaux. Comment pro­té­ger les pro­fes­seurs ?

Il faut être in­trai­table avec les pro­vo­ca­tions de ceux qui at­taquent l’école au nom de l’obs­cu­ran­tisme, ceux qui font pas­ser le res­pect de la laï­ci­té pour de l’is­la­mo­pho­bie. L’école doit être un lieu de règles com­munes sans ac­com­mo­de­ment pos­sible. Et dans le même temps, il faut mul­ti­plier les ini­tia­tives pour que les pa­rents soient ac­teurs de l’école car la dis­tance est fac­teur de di­vi­sion, d’in­com­pré­hen­sion et par­fois de haine. La pire ré­ponse se­rait d’ag­gra­ver les lo­giques d’ex­clu­sion.

L’école doit être un lieu de règles com­munes sans ac­com­mo­de­ment pos­sible

Après les at­ten­tats de 2015, vous aviez ap­pe­lé à un ren­for­ce­ment de l’édu­ca­tion aux va­leurs ré­pu­bli­caines. Quel a été le bi­lan de votre ac­tion quand vous étiez mi­nistre ?

Le plus utile à l’époque, au­de­là de la fer­me­té face aux in­ci­dents et de la ré­serve ci­toyenne que j’évo­quais, fut ce que nous avions lan­cé du cô­té des en­sei­gnants avec leur for­ma­tion et leur ac­com­pa­gne­ment grâce à des ré­fé­rents laï­ci­té dans les aca­dé­mies. Et du cô­té des élèves, avec des en­sei­gne­ments nou­veaux comme l’en­sei­gne­ment mo­ral et ci­vique, une édu­ca­tion aux mé­dias et à l’in­for­ma­tion, une édu­ca­tion au nu­mé­rique. Tout ce­la vi­sait à re­don­ner à l’école les moyens d’être une fa­brique de ci­toyens. La dif­fi­cul­té et le frein prin­ci­pal, comme à chaque fois avec l’école, c’est que les choses ne pro­duisent de l’ef­fet que dans du temps long, et il leur faut de la conti­nui­té.

Que reste-t-il à faire ?

Ren­for­cer en­core l’ap­pui aux en­sei­gnants. Re­créer du consen­sus na­tio­nal sur la laï­ci­té, pour que cesse sa ré­cu­pé­ra­tion po­li­ti­cienne et qu’elle soit d’abord le moyen d’apai­ser l’école et la so­cié­té. Et tra­vailler toujours plus pour que l’école in­carne la pro­messe ré­pu­bli­caine et so­ciale d’éga­li­té. Nous de­vons être aus­si exi­geants à faire res­pec­ter les règles qu’à por­ter cette am­bi­tion-là.

Qu’ai­me­riez-vous dire aux proches, col­lègues et élèves de l’en­sei­gnant as­sas­si­né ?

Mon im­mense af­fec­tion pour eux, ma gra­ti­tude pour tout ce que Sa­muel Pa­ty a été et res­te­ra. L’obli­ga­tion col­lec­tive que nous avons d’être à la hau­teur.

L

qu’au coup de fil de mon frère, qui était dans le quar­tier, on ne sa­vait pas où. »

Mais la mi­nute de si­lence ob­ser­vée pour les vic­times dans les éta­blis­se­ments, le pro­ces­sus pé­da­go­gique qui a sui­vi, les heures d’ex­pli­ca­tion des évé­ne­ments ? Au­cun sou­ve­nir. Ni même dans les an­nées qui ont sui­vi : au­cun tra­vail sur la li­ber­té d’ex­pres­sion, sur le droit au blasphème ou l’édu­ca­tion aux mé­dias lié aux at­ten­tats. Bien que l’edu­ca­tion na­tio­nale ait à l’époque, comme elle s’ap­prête à le faire en­core au­jourd’hui, mis à dis­po­si­tion des res­sources et do­cu­ments à l’at­ten­tion de toutes les classes, les trois filles n’en ont pas vu la cou­leur. « On étu­die main­te­nant ces su­jets en cours de géo­po­li­tique, mais ja­mais on n’en a par­lé quand on était au col­lège, as­surent Ma­thilde et Cla­ra. Après les at­ten­tats de 2015, on par­lait de tout ce­la dans la cour de ré­cré mais pas en classe. L’am­biance, c’était plu­tôt de dire ça s’est pas­sé, on re­prend les cours, on ne l’évoque plus. » Un ta­bou ? Cla­ra opine : « En fait, oui. » Ailleurs, des pro­jets ont été mis en place, des son­nettes d’alarme ti­rées, « et cer­tains éta­blis­se­ments sont très en­ga­gés dans des pro­jets très abou­tis, sur l’en­sei­gne­ment du fait re­li­gieux ou sur l’édu­ca­tion aux mé­dias », nuance Anne Les­cot, la res­pon­sable du Fonds du 11 jan­vier, un grou­pe­ment de fon­da­tions créées en 2015 pour « pré­ve­nir la ra­di­ca­li­sa­tion me­nant à la vio­lence » puis « for­mer l’es­prit cri­tique des jeunes ». Mais ces ini­tia­tives « res­tent le fait de la vo­lon­té d’une per­sonne, ex­plique-telle, un pro­fes­seur ou un chef d’éta­blis­se­ment mo­teur ».

Ce genre d’acte, ce n’est pas un coup de fo­lie, c’est de la po­li­tique

Mettre à dis­tance l’émo­tion de l’ins­tant

Ce vide n’a pas em­pê­ché Ma­thilde et Cla­ra, sco­la­ri­sées dans un ly­cée pa­ri­sien as­sez fa­vo­ri­sé, de for­ger leur es­prit cri­tique et leur mé­moire d’un évé­ne­ment qui a mar­qué les con­ver­sa­tions dans leurs fa­milles. Au­cune n’a été éton­née du dis­cours du pro­fes­seur d’éco­no­mie qui, hier ma­tin, a consa­cré une pe­tite heure de son cours à l’at­ten­tat de la veille au soir. « Il nous a rap­pe­lé le prin­cipe de la li­ber­té d’ex­pres­sion, le fait qu’on peut être cho­qué par une ca

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