Comme un avion… sans aile

L’au­to­mo­bile a ce­ci de fas­ci­nant qu’elle vous pré­serve de l’en­nui. Unique, ma­gique, stra­to­sphé­rique et fi­nan­ciè­re­ment in­ac­ces­sible, la nou­velle Bu­gat­ti en ap­porte, une fois en­core, la preuve.

Auto Moto - - PASSION À L'ESSAI - Par l. ro­bert, pho­tos c. chou­lot

Bien­ve­nue en Al­sace. Bien­ve­nue à Mol­sheim, dans l’antre de Bu­gat­ti. Pas­sée sous pa­villon al­le­mand, il y a bien­tôt vingt ans, la fa­meuse marque fran­co-ita­lienne n’avait pro­duit jus­qu’alors qu’un seul mo­dèle : l’in­croyable Vey­ron et ses 1 001 che­vaux. Ré­vé­lée en 2016 et li­vrée à ses pre­miers clients au prin­temps der­nier, la Chi­ron n’est donc que la se­conde Bu­gat­ti de l’ère mo­derne, mais, sans nul doute, la plus fa­bu­leuse ma­chine qu’un construc- teur ait ja­mais conçue. Du reste, peu­ton en­core par­ler d’au­to­mo­bile dans le cas de cet en­gin re­ven­di­quant deux fois la puis­sance de la plus puis­sante des Lam­bor­ghi­ni, l’Aven­ta­dor S et son V12 de 740 ch, en l’oc­cur­rence ? La Chi­ron en dé­ve­loppe 1 500, une va­leur digne de l’uni­vers aé­ro­nau­tique, d’or­di­naire. Mais rien n’est or­di­naire chez ce mis­sile rou­lant. D’abord, parce qu’il n’existe rien de plus per­for­mant sur Terre, rien cir­cu­lant sur quatre roues, s’en­tend. À l’évi­dence, ce cou­pé, de 4,54 m de long pour 1,21 m de haut et moins de deux tonnes sur la ba­lance, vient d’une autre pla­nète. Alors for­cé­ment, lors­qu’on a l’ex­trême pri­vi­lège d’en prendre le vo­lant, on en­file un peu le cos­tume d’un ex­tra-ter­restre.

Hom­mage à Louis Chi­ron, glo­rieux pi­lote mo­né­gasque d’avant-guerre, ren­du cé­lèbre par son fou­lard à poids, son sur­nom (“le vieux renard”) et son pal­ma­rès élo­gieux, la nou­velle Bu­gat­ti a fait sienne la de­vise d’Etorre Bu­gat­ti,

fon­da­teur de la marque épo­nyme : “Rien n’est trop beau, rien n’est trop

cher…” Pour sa mise au point, les in­gé­nieurs de Wolf­sbourg ont fait fa­bri­quer 30 pro­to­types. Son dé­ve­lop­pe­ment a exi­gé quatre an­nées de la­beur, dont 300 heures pas­sées en souf­fle­rie, et 650 000 ki­lo­mètres d’es­sais… douze fois le tour de la pla­nète. Pas mal pour une au­to­mo­bile pro­duite à 500 exemplaires seule­ment (50 de plus que la Vey­ron), à rai­son de 70 uni­tés par an.

Mais la Chi­ron, c’est d’abord un choc vi­suel, fruit d’un style, si­gné Achim An­scheidt, et d’une ar­chi­tec­ture uniques. On se laisse ai­sé­ment hap­per par le cha­risme de cette su­per­car, de son pro­fil dé­cri­vant un C ou de son sigle Bu­gat­ti flan­qué sur la ca­landre. En ar­gent mas­sif et en émail, ce ma­ca­ron pèse plus de 150 g. C’est la seule pièce qui n’ait fait l’ob­jet d’au­cune ré­duc­tion de poids. Ins­pi­ré de la Type 57S At­lan­tic, son de­si­gn se ca­rac­té­rise par une ca­landre en fer à che­val, dis­tinc­tive de Bu­gat­ti, un re­gard à huit yeux et une ner­vure cen­trale cou­rant d’un bout à l’autre de la struc­ture mo­no­coque de car­bone. Réa­li­sée en deux par­ties, re­liées par 14 vis, cette der­nière brille par sa ri­gi­di­té, digne d’une LMP1 dis­pu­tant les 24 Heures du Mans, et sa lé­gè­re­té (110 kg), con­tras­tant avec la lour­deur de l’en­semble. Il faut dire que le mo­teur, pièce maî­tresse de l’édi­fice, re­pré­sente un quart de la masse to­tale de la Chi­ron.

Lo­gé en po­si­tion cen­trale ar­rière, ce W16, consti­tué de deux V8 ac­co­lés pour 8 litres de cy­lin­drée, re­çoit le sou­tien de quatre tur­bos. Les deux pre­miers in­ter­viennent dès les pre­mières gra­dua­tions du compte-tours, les deux autres entrent en ac­tion au-de­là de 3 000 tr/min. L’ef­fet est pro­pre­ment in­des­crip­tible. À chaque contact ap­puyé avec la pé­dale des gaz, la vio­lence de l’ac­cé­lé­ra­tion est telle que le pi­lote se re­trouve, un court ins­tant heu­reu­se­ment, en état se­cond, comme aba­sour­di par le dé­fer­le­ment de che­vaux va­peur. Cons­tant de 2 000 à 6 000 tr/min, le couple, phé­no­mé­nal, culmine à 1 600 Nm… trois fois ce­lui d’une Nis­san GTR, ré­pu­tée pour être l’une des plus mé­chantes GT ré­per­to­riées. À l’in­verse, c’est une simple boîte DSG à double em­brayage et 7 rap­ports qui se charge de trans­mettre la ca­va­le­rie au bi­tume via une trans­mis­sion, né­ces­sai­re­ment in­té­grale, pour ne pas ris­quer le dé­col­lage en bout de ligne droite. S’il fal­lait dé­crire ce que l’on res­sent au vo­lant de cette hy­per­car, qui mé­ri­te­rait de fi­gu­rer au cas­ting du film Tron, ce­la res­sem­ble­rait à une longue li­ta­nie d’ono­ma­to­pées et de cris or­gas­miques.

À vi­tesse hu­maine et sur­tout au­to­ri­sée, l’al­sa­cienne dé­route par sa fa­ci­li­té de conduite, sa ma­nia­bi­li­té et son sens ai­gu du confort. Mais vous ad­met­trez que ce n’est pas vrai­ment pour cir­cu­ler à 130 km/h sur au­to­route que ce monstre a été conçu. Son che­val de ba­taille, c’est la chasse aux re­cords : ce­lui du 0 à 100 km/h, ac­com­pli en 2,4 se­condes, aus­si vite que la F1 de Le­wis Ha­mil­ton, ce­lui du 0 à 300 km/h, abat­tu

en moins de 14 sec. et en 1 ki­lo­mètre seule­ment, alors que la cultis­sime Porsche 918 Spy­der met 7 se­condes de plus… ou ce­lui de la vi­tesse de pointe, li­mi­tée élec­tro­ni­que­ment à 380 km/h, voire à 420 km/h en fai­sant l’usage d’une clé d’ap­point. Ces per­for­mances ful­gu­rantes s’ac­com­pagnent, bien sûr, d’un be­soin de re­froi­dis­se­ment ex­trême : 60 000 litres d’air et 800 litres d’eau cir­culent, toutes les mi­nutes, dans les en­trailles de la Chi­ron. Quant à son frei­nage, hors norme, il re­pose sur l’ef­fi­ca­ci­té des disques au dia­mètre im­pres­sion­nant (420 mm à l’avant) et d’un ai­le­ron ar­rière ac­tif jouant le rôle d’aé­ro-frein à par­tir de 180 km/h. À 100 km/h, la nou­velle Bu­gat­ti marque l’ar­rêt en 31 mètres. Ir­réel…

Par la force des choses, elle dé­clare des consom­ma­tions de gros por­teurs. À rythme de sé­na­teur, la reine des su­per­la­tifs flirte avec les 30 litres aux 100 km, mais à pleine charge, elle en­glou­tit 1 litre de sans-plomb tous les… 600 mètres ! La bête est donc à sa­vou­rer sans comp­ter, car sa rem­pla­çante se­ra sans doute mue par la fée élec­tri­ci­té. Ex­tra­va­gant par na­ture, son ta­rif flirte avec les 3 mil­lions d’eu­ros. Pour­tant, plus de la moi­tié de la pro­duc­tion a dé­jà trou­vé pre­neurs…

Si vous êtes ten­té et prêt à pa­tien­ter deux ans pour être li­vré, il suf­fit de ver­ser un acompte de 200 000 €. Plus mo­des­te­ment, je me suis sa­tis­fait d’une de­mi-jour­née d’es­sai, un mo­ment d’ex­tase in­ou­bliable et en­ivrant. Mais j’avoue que rendre ce mo­nu­ment rou­lant sain et sauf à son pro­prié­taire est aus­si un vé­ri­table sou­la­ge­ment. Pas si fa­cile la vie de mil­liar­daire.

La Chi­ron adopte plus de 90 % de pièces nou­velles par rap­port à la Vey­ron, lan­cée en 2005. Le W16 qua­dri-tur­bo dé­ve­loppe 1 500 che­vaux. Phé­no­mé­nal !

Et quel bruit ! Flan­qué sur la ca­landre, le sigle Bu­gat­ti, en ar­gent mas­sif et émail. Le feu ar­rière s’étend sur 1,60 m de lar­geur, un dis­po­si­tif propre à la Chi­ron, et se com­pose de 82 lampes à Led.

Sur­di­men­sion­née, la monte pneu­ma­tique asy­mé­trique est consti­tuée de jantes de 20 pouces à l’avant et 21 pouces à l’ar­rière.

Les sen­sa­tions éprou­vées au vo­lant sont pro­pre­ment in­des­crip­tibles. Bap­ti­sée Speed Key, cette se­conde clé, lo­gée à gauche du siège conduc­teur, per­met d’at­teindre les 420 km/h en ligne droite. Le ta­chy­mètre est gra­dué jus­qu’à 500 km/h… un brin op­ti­miste. Le luxe, à l’état pur. Pour les plus té­mé­raires, une mo­lette per­met d’op­ter pour le mode Race.

Pé­dale d’ac­cé­lé­ra­teur au plan­cher, la Chi­ron vide les 100 litres de son ré­ser­voir en moins de… 9 mi­nutes, et 60 ki­lo­mètres !

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