Montl­hé­ry, 16 fé­vrier 1982… Pre­mière Fer­ra­ri, pre­mier ac­ci­dent…

Autoflash - - Édito - Jean-Pierre Tal­bot

Par­mi les es­sayeurs au­to­mo­biles, il y a ceux qui ont conduit leur pre­mière Fer­ra­ri dans les an­nées 1960. Ceux qui ont at­ten­du 1970, et ceux qui ont com­men­cé en 1980. Je fais par­tie de la troi­sième ca­té­go­rie. J’au­rais ado­ré as­sis­ter à une pré­sen­ta­tion à Ma­ra­nel­lo. An­cienne am­biance, confé­rence de presse im­pro­vi­sée, Mon­sieur Fer­ra­ri sa­luant quelques “amis“de la presse. Il au­rait fait beau et froid, nous au­rions été en jan­vier… Ces choses-là, les an­ciens me les ra­con­taient quand j’étais jeune jour­na­liste. Je les en­viais. Je les en­vie tou­jours. Sauf que beau­coup sont pas­sés dans un autre monde.

Mon pre­mier « essai Fer­ra­ri » fut ce­lui d’une Mon­dial. Je dé­bu­tais dans la pro­fes­sion. Chez Charles Poz­zi, on m’avait fait com­prendre qu’il va­lait mieux com­men­cer par le com­men­ce­ment. À l’époque, cette voi­ture n’était pas une si­né­cure. Elle était mal née, mal dé­ve­lop­pée, mal équi­li­brée, on y était mal ins­tal­lé et elle n’avan­çait pas. Il s’agis­sait de la pre­mière Mon­dial, celle dé­ve­lop­pant roya­le­ment 214 che­vaux.

N’em­pêche. En al­lant la cher­cher chez l’im­por­ta­teur à Le­val­lois-Per­ret, je n’en me­nais pas large. On me confiait une voi­ture re­pré­sen­tant dix an­nées de mon sa­laire, je n’avais ja­mais conduit de Fer­ra­ri de ma vie et cô­té puis­sance, je trou­vais dé­jà une Golf GTI af­fo­lante. En en­trant dans le ga­rage, rue Aris­tide Briand, j’ai tout de suite com­pris… Il y avait une es­pèce d’angle droit im­pos­sible, cer­tai­ne­ment des­si­né par un ar­chi­tecte al­coo­lique, me­nant à l’ate­lier. Deux voi­tures ne s’y croi­saient pas. Une seule pas­sait dif­fi­ci­le­ment et avec contor­sions. Cet angle ne me plai­sait pas du tout. Un quart d’heure plus tard, j’étais adou­bé. Pa­piers du vé­hi­cule, dos­sier de presse, poi­gnée de main et clé de contact. J’ai en­clen­ché la pre­mière sans même ca­ler, vi­sé le coin gauche, bra­qué, et en­ten­du un cri. Le genre de cri déses­pé­ré si­gni­fiant, dans toutes les langues, que vous al­lez droit dans le mur au propre comme au fi­gu­ré. Un mé­ca­ni­cien – si­mul­ta­né­ment ita­lien et hor­ri­fié – me fai­sait signe de m’ar­rê­ter. L’aile droite al­lait y pas­ser tout en­tière. Sans son ré­flexe sa­lu­taire, mon pre­mier essai en Fer­ra­ri se se­rait ter­mi­né après trois mètres cin­quante. Ce ne fut que par­tie re­mise. L’après-mi­di, je m’em­pres­sais d’al­ler sor­tir de la route avec la Mon­dial sur le cir­cuit rou­tier de Montl­hé­ry, du­rant une séance d’es­sais, après mon troi­sième pas­sage. Et si je vous dis que je n’y suis pour rien, vous pou­vez me croire.

La voi­ture n’avait pas grand mal. Elle était sim­ple­ment po­sée sur le cô­té, in­ca­pable de re­par­tir par ses propres moyens. J’étais sor­ti large, très large, trop large… L’ins­tant où l’au­to vous échappe, lorsque vous com­pre­nez qu’elle se­ra im­pos­sible à rat­tra­per, est as­sez dra­ma­tique. En deux se­condes dé­filent de­vant vos yeux les phrases in­utiles que vous pro­non­ce­rez de­vant le res­pon­sable de Fer­ra­ri, au té­lé­phone, en lui ex­pli­quant que vous avez eu un ac­ci­dent. Phrases ja­mais uti­li­sées puisque la car­ros­se­rie était in­tacte. Je n’avais rien dit. Il ne s’était rien pas­sé. Donc, je n’étais pas sor­ti de la route. En rap­por­tant cette Fer­ra­ri chez son im­por­ta­teur, je me payais d’ailleurs le luxe de leur si­gni­fier mon mé­con­ten­te­ment : cette Mon­dial te­nait vrai­ment mal la route. J’ap­pris en­suite, mais bien plus tard, que j’avais rai­son. C’était vrai­ment une voi­ture dangereuse.

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