AVOIR AR­RÊ­TÉ LA CO­CAÏNE

Be - - PRECIOUS -

PEN­DANT TROIS ANS, MA­RIE A CONSOM­MÉ DE LA POUDRE BLANCHE, JUS­QU’AU DÉ­CLIC QUI L’A FAIT DÉ­CRO­CHER. ET RE­NOUER AVEC ELLE-MÊME.

Il y a trois cent soixante-cinq jours, j’étais seule dans une pe­tite chambre aux ri­deaux délavés, avec une fe­nêtre très haute qui ne s’ou­vrait pas, et je me ta­pais la tête contre les murs pour com­bler le manque de co­caïne. J’étais “pen­sion­naire” d’un “centre de re­pos” pour “per­sonnes ad­dic­tives” – pour soi­gner les dro­gués, on uti­lise des eu­phé­mismes, comme s’ils étaient al­ler­giques à la réa­li­té. Peut-être était-ce le cas : la jeune tra­der de 30 ans que j’étais alors, la fille au par­cours sans faute et aux tailleurs sans pli, qui ga­gnait 300 000 eu­ros par an en moyenne, cette di­plô­mée d’une grande école qui vou­voyait ses grands-pa­rents et uti­li­sait – uti­lise tou­jours ! – une cuillère spéciale pour man­ger ses oeufs à la coque, cette fille-là avait été re­trou­vée par l’un de ses col­lègues un an et deux mois plus tôt, chez elle, dans son bel ap­par­te­ment pa­ri­sien im­per­son­nel, par terre, les yeux ré­vul­sés, les na­rines à vif : over­dose de co­caïne. C’était alors ma réa­li­té, et j’au­rais tout don­né pour rem­bo­bi­ner ma vie sur elle-même. Tout a com­men­cé il y a un peu plus de quatre ans. Je ren­trais de Londres, où j’avais fait mes pre­miers pas dans la haute fi­nance. De­ve­nir tra­der, c’était un rêve d’ado­les­cence. L’adré­na­line, le sen­ti­ment de toute-puis­sance, le fait de bras­ser au­tant d’ar­gent, d’en ga­gner ou d’en perdre en un cla­que­ment de doigts... Quel contraste avec mon mi­lieu d’ori­gine, si ri­gide, si étouf­fant, où l’on fait des sa­vons avec les restes des sa­von­nettes ra­cor­nies, où l’on ne parle ja­mais à table, comme si les mots eux-mêmes étaient consi­gnés ! Ce Bor­deaux qui sen­tait la naph­ta­line, je lui tour­nais dé­fi­ni­ti­ve­ment le dos : j’avais 26 ans, une so­lide ex­pé­rience de sa­les­wo­man [com­mer­ciale dans une salle des mar­chés, ndlr] et l’en­vie de man­ger le monde. Je ve­nais de dé­cro­cher un poste de tra­der dans une très grosse so­cié­té d’in­ves­tis­se­ments à Pa­ris. Je n’y connais­sais per­sonne, et ce­la m’im­por­tait peu, puisque je pas­sais treize, puis quinze, et bien­tôt seize heures par jour dans la salle des mar­chés.

“T’EN VEUX ?”

Je mai­gris­sais à vue d’oeil, car je gri­gno­tais un sand­wich quand j’y pen­sais, les yeux ri­vés sur mes écrans, mon teint avait la cou­leur des néons au pla­fond, sans en avoir l’éclat, et je pas­sais mes di­manches à dor­mir pour ré­cu­pé­rer. Je ga­gnais beau­coup d’ar­gent que je n’avais pas le temps de dé­pen­ser, et je ne connais­sais rien à la vie. J’ai pris mon pre­mier rail de coke par ha­sard, en étant presque cho­quée par tant d’au­dace, parce que l’un de mes col­lègues, le même qui al­lait me re­trou­ver par terre l’écume aux lèvres, trois ans plus tard, a très na­tu­rel­le­ment “ta­pé” de­vant moi, un soir, sur le re­bord des la­va­bos dans les toi­lettes. “T’en veux ?” m’avait-t-il de­man­dé. J’avais d’abord dé­cli­né avec un sou­rire cris­pé, mais j’étais si épui­sée, et lui avait l’air si... nor­mal. Si pro­fes­sion­nel, plein d’as­su­rance, le cou­sin de Gor­don Gek­ko dans “Wall Street”, l’is­sue fa­tale en moins. Alors, moins d’une se­maine plus tard, tan­dis que nous étions seuls dans la salle des mar­chés, je lui ai de­man­dé s’il en avait pour moi. Il m’a fait un trait sur la table, en sou­riant. J’avais les si­nus comme di­la­tés, la bouche sèche, le nez qui cou­lait, mais quelle sen­sa­tion ! En­fin, je me sen­tais puis­sante, confiante, moi-même à nou­veau. L’ad­dic­tion à la co­caïne ar­rive vite. L’ef­fet est immédiat, comme un shot de vi­ta­mine C, en mille fois plus puis­sant. On ne dé­lire pas comme sous l’ef­fet de l’herbe ou de l’ecs­ta­sy, ce n’est pas une drogue mor­ti­fère ou mor­bide comme l’hé­roïne, et puis ça ne pou­vait pas être vrai­ment dan­ge­reux, puisque je conti­nuais à faire des opé­ra­tions spec­ta­cu­laires, meilleures même que lorsque j’étais à jeun ! Au dé­but, j’ai fait at­ten­tion : uni­que­ment le soir, après 21 heures, juste pour te­nir. Mais ra­pi­de­ment, l’Alice que j’étais a vi­si­té les cou­lisses du pays des mer­veilles : les pal­pi­ta­tions car­diaques in­con­trô­lables, les bouf­fées d’an­goisse, les mu­queuses déshydra­tées, les mâ­choires cris­pées en per­ma­nence, les crises de pa­ra­noïa, le ré­veil dé­pres­sif, qui in­cite à

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