UN AN APRÈS... AVOIR AR­RÊ­TÉ LA CO­CAÏNE

Be - - PRECIOUS - — PRO­POS RE­CUEILLIS PAR F IONA SCH­MIDT

prendre le pre­mier rail de plus en plus tôt et de plus en plus gros... Moins de deux ans après ma pre­mière ex­pé­rience, je com­men­çais à 14 heures, après le dé­jeu­ner... que je sau­tais (la coke a un ef­fet cou­pe­faim). Et je pas­sais le di­manche au lit à co­ma­ter en m’ex­hor­tant à ne pas y pen­ser, à ne pas en prendre. J’étais épui­sée, tout le temps, et quand je n’étais pas épui­sée, j’étais hys­té­rique, mais j’avais trop peur des consé­quences pour ar­rê­ter ou même di­mi­nuer ma consom­ma­tion.

“FAIS GAFFE, QUAND MÊME”

Un jour, mon col­lègue, ce­lui-là qui m’avait ini­tiée et conti­nuait à me four­nir mes doses, m’a re­gar­dée bi­zar­re­ment : “Fais gaffe, quand même.” J’en pre­nais trop, même pour lui ! J’ai eu peur qu’il n’en parle aux autres, peur de pas­ser pour une dro­guée, pire, une “dé­pen­dante” – car même si je pre­nais de la co­caïne la moi­tié de la jour­née, six jours sur sept, j’étais per­sua­dée de maî­tri­ser ma consom­ma­tion : les toxi­cos, c’étaient les autres, moi, j’étais tra­der, je ga­gnais de l’ar­gent, tout al­lait bien. Sauf que je me suis alors mise à sor­tir en boîte, tard, après le tra­vail, non pas pour m’amu­ser ou me chan­ger les idées, mais pour ache­ter ma dose. Ce­la fai­sait main­te­nant plus de deux ans que j’étais à Pa­ris, j’avais dû mettre trois ou quatre fois les pieds dans une boîte voi­sine de la banque. Le manque dé­ve­loppe des ins­tincts, même chez moi : vers mi­nuit, 1 heure du ma­tin, je fi­lais me chan­ger aux toi­lettes (j’avais ache­té une robe sexy dans une bou­tique à cô­té), je four­rais ma peau de tra­der au fond de mon sac, un coup de rouge à lèvres, et j’al­lais ache­ter mon re­mon­tant à un type lu­brique, dont le re­gard sur moi me dé­goû­tait – mais avais-je le choix ? C’était pra­tique, la boîte était à cô­té, je n’avais qu’à res­ter une pe­tite heure avant de pou­voir, en­fin, être seule chez moi, avec mon coeur qui bat­tait de plus en plus vite, de plus en plus fort, l’es­prit écar­te­lé par des pen­sées de plus en plus in­con­trô­lables, de plus en plus sombres. Jus­qu’au trou noir. Jus­qu’à l’over­dose, l’OD, comme on dit entre nous – nous, les tox. Je suis res­tée dans un centre de dés­in­toxi­ca­tion près de Bor­deaux pen­dant cinq mois, après que mes pa­rents m’ont ra­me­née avec eux, sans un mot ni un re­proche : j’ima­gine que mes qua­rante ki­los, mes huit ans d’études pour rien étaient une pu­ni­tion suf­fi­sante. Eux que je croyais si étroits d’es­prit ont été d’un sou­tien in­croyable. Sans eux, je ne sais pas où je se­rais au­jourd’hui. Il n’existe pas de pro­duit de sub­sti­tu­tion à la co­caïne, le seul trai­te­ment, c’est le re­pos, le som­meil, un cock­tail d’an­ti­dé­pres­seurs et d’an­xio­ly­tiques pour pal­lier le manque, l’ir­ré­pres­sible en­vie de consom­mer à nou­veau, et sor­tir de cet état lé­thar­gique dans le­quel vous plongent les mé­di­ca­ments. J’avais le sen­ti­ment de tro­quer une dé­pen­dance contre une autre, bien moins gla­mour : j’avais gros­si, le sen­ti­ment de n’être bonne à rien ne me quit­tait pas, je traî­nais comme un bou­let mon es­prit les­té de tran­quilli­sants. J’avais ra­té ma vie, je vou­lais mou­rir, je mé­pri­sais les dro­gués qui m’en­tou­raient et qui n’avaient rien à voir avec moi. Moi, j’au­rais dû être dans une salle des mar­chés à cons­truire mon ave­nir, pas en jog­ging in­forme dans une salle qui sen­tait la soupe ré­chauf­fée et la ma­la­die ! Lors de la pre­mière séance de groupe, alors que j’étais pros­trée sur ma chaise, dé­ci­dée à ne pas dire un mot, un homme a pris la pa­role : chi­rur­gien, bel homme, qua­dra­gé­naire, père de deux pe­tits gar­çons, une over­dose pen­dant la jour­née, à l’hô­pi­tal. Il avait tout per­du : son tra­vail, sa femme, ses en­fants, ses amis, son sta­tut so­cial... Et pour­tant, il s’ac­cro­chait : ce­la fai­sait presque deux ans qu’il était sobre. Cet homme est de­ve­nu mon par­rain.

“UNE RE­HAB ET ALORS ?!”

Grâce à lui, j’ai ré­sis­té à la ten­ta­tion de re­nouer le contact avec mon col­lègue-dea­ler-sau­veur (on nous conseille de rompre tout lien avec le pas­sé). J’ima­gine que le fait de vivre dans la cam­pagne bor­de­laise, sans voi­ture ni per­mis de conduire, sur­veillée en per­ma­nence par ses pa­rents, dis­suade de re­plon­ger. Mais il y a eu des mo­ments, il y en a en­core main­te­nant, où je sais que je se­rais in­ca­pable de ré­sis­ter si on me pro­po­sait de la co­caïne. Je ne me sens pas en­core as­sez sûre de moi pour quit­ter le nid fa­mi­lial : même si, au­jourd’hui, je vis seule à Bor­deaux, je suis par­fois ten­tée de me lais­ser choyer sans me sou­cier de la réa­li­té, comme une en­fant ou une ma­lade... Mais il faut que j’ap­prenne la vraie vie, de­puis le dé­but : sor­tir sans avoir peur de re­plon­ger ou de dé­ve­lop­per une autre ad­dic­tion comme l’al­cool, ne pas me sen­tir agres­sée lors­qu’on me de­mande ce que je fais : “Une re­hab, et alors ?!”, avoir confiance en moi, m’ou­vrir aux autres et au monde, me per­sua­der que je ne suis pas fi­nie, même si mon rêve s’est fra­cas­sé contre ma fai­blesse. En ce mo­ment, je suis en train de créer un pro­jet de conseil en in­ves­tis­se­ments en ligne, avec un dé­ve­lop­peur de conte­nus. Ce n’est pas la Ci­ty, certes, mais c’est mieux que la dé­pen­dance.

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