AVOIR QUIT­TÉ LES TÉ­MOINS DE JÉ­HO­VAH

Be - - XOXOX E -

AN­CIEN MEMBRE DE CE MOU­VE­MENT RE­LI­GIEUX, STÉ­PHA­NIE TENTE JOUR APRÈS JOUR DE PAN­SER LES BLES­SURES D’UNE EN­FANCE PAS­SÉE ENTRE FRUS­TRA­TIONS ET ISO­LE­MENT.

“À l’âge où les pe­tites filles jouent avec leur pou­pée, je priais pour que mes co­pines ne suc­combent pas à l’Ar­ma­ged­don. J’étais ter­ro­ri­sée par la fin du monde. Une fa­ta­li­té pour les té­moins de Jé­ho­vah, qui se pré­parent sans re­lâche au « tri fi­nal ». Et qui, pour moi, s’ap­pa­ren­tait à une boule au ventre que je traî­nais jour et nuit. Tout a com­men­cé un soir de dé­cembre, juste après Noël. J’avais 4 ans. Deux hommes ont son­né à la porte de ma mai­son. J’étais res­tée en re­trait pour ob­ser­ver dis­crè­te­ment ces étran­gers. À cette époque, mes pa­rents avaient des pro­blèmes d’ar­gent, et les deux té­moins de Jé­ho­vah avaient pro­mis de les ai­der : la com­mu­nau­té leur fe­rait sor­tir la tête de l’eau. Il n’y eut pas be­soin d’en dire plus pour les convaincre. Notre fa­mille est de­ve­nue témoin de Jé­ho­vah en un cla­que­ment de doigts. J’ai dé­cou­vert dans la fou­lée l’aus­té­ri­té du lieu de culte, nom­mé « la salle du Royaume ». Des heures du­rant, je de­vais écou­ter des dis­cours qui n’avaient pas de sens pour une pe­tite fille. En haut de l’au­di­to­rium, le mi­nistre du culte condam­nait l’adultère, l’ido­lâ­trie, l’égoïsme, l’hy­po­cri­sie, le men­songe, et de­man­dait d’être ir­ré­pro­chable. C’était du la­vage de cer­veau. J’avais per­du l’in­sou­ciance de l’en­fance et de­vais ti­rer un trait sur la ma­gie de Noël, les goû­ters d’an­ni­ver­saire de mes co­pines, la confec­tion du ca­deau de la fête des Mères, la re­cherche des oeufs de Pâques dans le jar­din… Des cé­lé­bra­tions païennes, consi­dé­rées comme né­fastes à notre épa­nouis­se­ment. Je n’avais plus le droit de voir des co­pines en de­hors de l’école car elles n’étaient pas fré­quen­tables. Com­prendre : elles n’étaient pas as­sez pures et n’iraient pas au pa­ra­dis avec Jé­ho­vah. Je garde un très mau­vais sou­ve­nir de ma sco­la­ri­té. J’étais le souffre-dou­leur du col­lège, les élèves ne com­pre­naient pas pour­quoi je n’osais pas leur par­ler, pour­quoi je por­tais tou­jours un pan­ta­lon sombre et un pull gris, pour­quoi j’étais tel­le­ment fa­ti­guée et tou­jours à l’écart. Pour ne rien ar­ran­ger, je n’étais pas très bonne en classe, puisque je n’avais pas de temps à consa­crer à mes de­voirs.

DU PORTE-À-PORTE DÈS 5 ANS

Après l’école, je re­trou­vais un pe­tit groupe de jeunes fi­dèles pour ré­flé­chir sur l’An­cien et le Nou­veau Tes­ta­ment, puis le soir, nous de­vions étu­dier en fa­mille les textes bi­bliques. C’était tou­jours prio­ri­taire. Tous mes loi­sirs étaient dé­diés à la pré­di­ca­tion en fa­mille, c’est-àdire à faire du porte-à-porte et es­sayer de convaincre mes voi­sins que Dieu était par­mi nous et que la fin du monde ap­pro­chait. J’ai com­men­cé à 5 ans en sui­vant mes pa­rents. Tous les week-ends, je mar­chais pen­dant des heures et je me re­po­sais en fin de jour­née dans la salle du Royaume pen­dant les ser­mons. Je ne dor­mais pas, c’était in­ter­dit même pour les plus pe­tits, mais au moins, j’avais le droit de m’as­seoir. Je ne pou­vais pas al­ler aux toi­lettes non plus. Par­fois je n’avais pas d’autre choix que d’uri­ner sur moi. Je pas­sais le reste de la jour­née avec le pan­ta­lon mouillé. Je n’en pou­vais plus d’en­tendre mes pa­rents ex­pli­quer aux gens qu’ils avaient une chose très im­por­tante à leur dire et qu’il fal­lait faire vite parce que notre temps sur terre était comp­té. Jus­qu’au jour où ce fut mon tour. J’ai dû dis­tri­buer des tracts sur la place du mar­ché de mon vil­lage, en Sa­voie, et faire du porte-àporte avec ma pe­tite soeur. Mes pa­rents s’im­pli­quaient de plus en plus et don­naient tous leurs re­ve­nus en of­frande à la congré­ga­tion. Notre quo­ti­dien était donc très pré­caire. Par­fois, je n’avais rien d’autre à ava­ler qu’un sa­chet de poudre de pré­pa­ra­tion pour flan. D’autres fois, je dor­mais le ventre vide. Nous pas­sions après la com­mu­nau­té et, par consé­quent, notre san­té aus­si. À l’âge de 15 ans, en ai­dant une fa­mille témoin de Jé­ho­vah à la construc­tion de sa mai­son, j’ai fait une chute de huit mètres. Trou noir. Un mal pour un bien. À mon ré­veil, l’in­fir­mière m’a confié que les chi­rur­giens s’étaient bat­tus pour que mes pa­rents ac­ceptent la trans­fu­sion san­guine né­ces­saire à ma sur­vie, mais pros­crite par nos lois. J’étais vi­vante, mais té­tra­plé­gique. Pen­dant deux longues an­nées, je suis al­lée tous les jours au centre de ré­édu­ca­tion jus­qu’à ce que je puisse

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.