UN AN APRÈS... AVOIR QUIT­TÉ LES TÉ­MOINS DE JÉ­HO­VAH

Be - - XOXOX E - — PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MOR­GANE PAULISSEN

re­mar­cher et vivre à peu près nor­ma­le­ment. Mon han­di­cap rap­pe­lait sans cesse à mes pa­rents leur écart de conduite, je sen­tais leur re­gard hon­teux se po­ser sur moi à chaque ins­tant. Les té­moins de Jé­ho­vah n’ayant pas le droit d’avoir re­cours à la trans­fu­sion san­guine, j’étais celle qui les avait obli­gés à dé­ro­ger à l’un de leurs sa­cro-saints prin­cipes. J’étais le vi­lain pe­tit ca­nard qui avait pé­ché. Au fond de moi, je ne m’en por­tais pas plus mal. Ma vie de pri­son­nière a conti­nué bon an mal an. Après mon bac­ca­lau­réat, j’ai vou­lu en­tre­prendre des études de pué­ri­cul­ture, mais mon père a ca­té­go­ri­que­ment re­fu­sé car ce­la al­lait em­pié­ter sur mon temps de pré­di­ca­tion et m’em­pê­cher d’as­sis­ter aux trois réunions heb­do­ma­daires. S’ins­truire était presque in­ter­dit.

“SAUVE-TOI AVANT QU’IL NE SOIT TROP TARD”

Pour­tant j’ai tou­jours su que je ne se­rais pas témoin de Jé­ho­vah toute ma vie. Et sur ce point, je pou­vais comp­ter sur le sou­tien de ma grand-mère pa­ter­nelle. Je ne la voyais ja­mais parce qu’elle n’était pas des « nôtres », mais elle me fai­sait par­ve­nir des lettres chez une co­pine, c’était notre seul moyen de com­mu­ni­ca­tion. Elle me di­sait que j’avais son ca­rac­tère, ce­lui d’une bat­tante, et que je ne de­vais pas me for­cer à vivre une vie morne. Juste avant son dé­cès, elle a de­man­dé à mon amie de me re­mettre très dis­crè­te­ment un pe­tit co­lis dans le­quel elle avait pla­cé sa bague de fian­çailles avec un pe­tit mot : « Sauve-toi avant qu’il ne soit trop tard. » Un hé­ri­tage qui a pris tout son sens le jour de mes 18 ans, lorsque j’ai an­non­cé à mes pa­rents que je vou­lais me ma­rier avec Jean, le jeune homme ren­con­tré deux ans au­pa­ra­vant lors d’une soi­rée or­ga­ni­sée à la ca­serne des pom­piers de mon vil­lage. Mes pa­rents to­lé­raient cette re­la­tion parce qu’elle res­tait stric­te­ment pla­to­nique. Mais en l’épou­sant, j’al­lais di­rec­te­ment à l’en­contre des va­leurs des té­moins de Jé­ho­vah dans la me­sure où mon fian­cé n’ap­par­te­nait pas à notre com­mu­nau­té. Jean n’était pas l’homme de ma vie mais ma porte de sor­tie. Il était très amou­reux, et moi, juste at­ta­chée. Le ma­riage blanc re­pré­sen­tait mon unique chance de fuir dé­fi­ni­ti­ve­ment cet en­fer. À la sor­tie de la mai­rie, je me suis sen­tie pous­ser des ailes, j’ai vu le ciel s’éclair­cir et la pos­si­bi­li­té pour moi de vivre une exis­tence nor­male. Tous mes amis m’ont tour­né le dos, mes pa­rents m’ont dé­ni­grée et ma soeur s’est mise à m’igno­rer : j’avais dé­ci­dé de par­tir et j’al­lais le payer très cher. Mon dé­part a été an­non­cé de­vant toute la congré­ga­tion par le mi­nistre du culte sur son po­dium. Il a or­don­né à tous les fi­dèles de ne plus ja­mais m’adres­ser la pa­role. La Sté­pha­nie que tout le monde ado­rait n’exis­tait plus. Je n’ai pas pleu­ré, bien trop heu­reuse de quit­ter en­fin ce monde strict et aus­tère.

LE PLUS DUR EST DER­RIÈRE MOI !

Nous avons dé­mé­na­gé pour ne plus croi­ser ma fa­mille et mes an­ciens amis. Jean était mon seul re­père. C’était mon saint-ber­nard, il m’a ai­dée à m’épa­nouir sans les per­sonnes qui, jusque-là, avaient nour­ri mon quo­ti­dien. J’étais très fra­gile et com­men­çais pe­tit à pe­tit la re­cons­truc­tion de toute une vie, du reste de ma vie. Nous sommes res­tés en­semble plu­sieurs mois, jus­qu’au jour où j’ai com­pris qu’à ses yeux, je lui de­vais une re­con­nais­sance éter­nelle. Je ne pou­vais ja­mais le contre­dire. Je suis dé­sor­mais re­ma­riée et ma­man d’un pe­tit gar­çon. J’aime Alexandre, mon ma­ri, plus que tout. Je ne peux pas tra­vailler à cause de mon ac­ci­dent, alors je prends soin de ma mai­son et de ma fa­mille. J’ai eu une jeu­nesse tel­le­ment trau­ma­ti­sante et frus­trante que j’en garde des sé­quelles. Par exemple, mon fri­go est tou­jours plein et les pla­cards dé­bordent de nour­ri­ture. Je ne veux pas que mon fils puisse pen­ser que sa ma­man ne l’aime pas as­sez, alors je passe mon temps à le câ­li­ner et je ne man­que­rais pour rien au monde l’his­toire du soir ra­con­tée dans le lit. J’ai be­soin de ces mo­ments fu­sion­nels avec lui, quitte à en faire trop, pour com­pen­ser mon en­fance triste et terne. C’est ma re­vanche sur le pas­sé. Je suis sui­vie par un psy­cho­logue, j’ai be­soin de par­ler de ce que j’ai vé­cu, or les gens ne com­prennent pas tou­jours, et il est très dif­fi­cile pour moi de tis­ser des liens d’ami­tié. Quand on a pas­sé toutes ses jeunes an­nées à en­tendre que son en­tou­rage vit dans le pé­ché, ce n’est pas simple d’ou­blier et d’être ou­verte d’es­prit, du jour au len­de­main. J’ai été tel­le­ment bri­mée et obéis­sante que rien ne se fait na­tu­rel­le­ment. Au­jourd’hui en­core, je me force à ne pas culpa­bi­li­ser quand je vais au ci­né­ma, quand j’in­vite mon ma­ri au res­tau­rant, quand je dé­cide de por­ter une jupe et de sor­tir avec mes co­pines. Ce n’est pas un ré­flexe, je dois d’abord me convaincre que c’est ça la vie. La vraie. Mais je suis op­ti­miste et ne baisse pas les bras, le plus dur est der­rière moi ! Les stig­mates de mon pas­sé n’au­ront pas le des­sus sur mes en­vies et mon or­gueil. Je dé­couvre les plai­sirs simples. Jour après jour, je me mé­ta­mor­phose. Je me sens gran­dir. J’ai une soif in­sa­tiable de connais­sance. Les do­cu­men­taires d’Arte me fas­cinent, l’his­toire des rois de France me tient en ha­leine, et je me pas­sionne pour la géo­gra­phie. En ce mo­ment, j’or­ga­nise mon voyage en Ir­lande, pré­vu à l’au­tomne. Ce­la n’au­rait pas été pos­sible avant : je de­vais trou­ver un lieu de culte sur place pour pou­voir as­sis­ter aux réunions, si­non le voyage était for­te­ment dé­con­seillé. Au­jourd’hui, ma quête est tout autre. J’or­ga­nise mes va­cances en fonc­tion du pa­tri­moine cultu­rel d’une ré­gion. J’ai un train de re­tard. Mais j’ai bien l’in­ten­tion de le rat­tra­per.”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.