UN AN APRÈS... AVOIR AP­PRIS QUE J’AVAIS UN FRÈRE CA­CHÉ

Be - - DRESS CO D E S - — PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MOR­GANE PAULISSEN

n’était pas sur la même lon­gueur d’onde. Pen­sait-il donc qu’après avoir le­vé le voile sur un tel gouffre, nous al­lions re­prendre notre pe­tit bon­homme de che­min ? Nous ne lui avons guère lais­sé le choix : nous vou­lions ab­so­lu­ment une ren­contre. Trois mois se sont écou­lés avant d’y par­ve­nir. Le jour J, j’étais à la fois ex­ci­tée et pé­tri­fiée. Im­pa­tiente de voir Da­mien, et an­gois­sée à l’idée d’être dé­çue. Le ren­dez-vous était fixé dans un ca­fé, place Pe­reire, à Pa­ris. Je l’ai tout de suite re­con­nu. Il était blond aux yeux bleus, comme ma soeur, comme moi. Nous avions dé­jà un point com­mun et ce­la ve­nait for­cé­ment de notre gé­ni­teur. Tous un peu em­bar­ras­sés, on ne sa­vait pas par quoi com­men­cer alors on est al­lé au plus fu­tile : « Comment vas-tu ? », « Quel genre d’études as-tu fait ? », « Où pars-tu cet été ? », « C’est quoi ton plat pré­fé­ré ? », « Ton groupe de musique fé­tiche ? » Cette ava­lanche de ques­tions-ré­ponses a du­ré trois heures épui­santes d’émo­tion. Nous étions dans une bulle. Avant de se quit­ter, on a échan­gé nos nu­mé­ros, on s’est de­man­dé comme amis sur Fa­ce­book, tous trois bien dé­ci­dés à ne pas en res­ter là.

UNE RE­MISE EN QUES­TION PER­PÉ­TUELLE

On dit sou­vent que toutes les vé­ri­tés ne sont pas bonnes à dire, pour­tant, celle-là a eu un im­pact très po­si­tif sur ma re­la­tion avec mon père. Un an après, je peux af­fir­mer que j’ai le sen­ti­ment de mieux le com­prendre. D’abord, j’ai réus­si à élu­ci­der plu­sieurs mys­tères, comme ce­lui de son se­cré­taire, dans son bu­reau. Ce meuble était tou­jours fer­mé à double tour, à l’ex­cep­tion d’une après-mi­di. En y met­tant le nez, j’ai trou­vé des jus­ti­fi­ca­tifs de vi­re­ments, des lettres ré­di­gées en po­lo­nais et du cour­rier éma­nant du Tri­bu­nal de Var­so­vie. À l’époque, face à mes ques­tions, mon père était res­té très éva­sif, me par­lant d’une ba­garre avec un po­li­cier en Po­logne quand il était jeune. Il noyait le pois­son, mais ses mots son­naient faux. Sou­vent, je l’en­ten­dais chu­cho­ter dans sa chambre, et quand je m’ap­pro­chais, je le voyais rou­gir et rac­cro­cher, un peu gê­né de me voir sur le pas de la porte. J’ai même cru qu’il trom­pait ma mère. J’étais loin de la vé­ri­té. On avait beau par­ta­ger le même toit, les mêmes re­pas et les mêmes va­cances, nous étions des in­con­nus. J’avais l’im­pres­sion qu’il don­nait plus de sa per­sonne lors de ses es­ca­pades à Mar­seille dont il re­ve­nait rayon­nant, que dans le quo­ti­dien mo­no­tone au­près de nous. J’ai tou­jours eu l’image d’un homme dis­tant et as­sez froid, qui ne se li­vrait pas ou très peu. Dans notre fa­mille, le dé­bal­lage émo­tion­nel n’est pas de ri­gueur. C’était nou­veau pour moi de dé­cou­vrir une par­tie de la jeu­nesse de mon père, et ce­la a éveillé ma cu­rio­si­té. De­puis, pour mieux le connaître, j’ai eu l’idée d’ins­tau­rer un dî­ner en tête à tête tous les mois, et on s’y tient re­li­gieu­se­ment. Lors de notre der­nière en­tre­vue, il s’est ou­vert à moi et m’a avoué que, quand j’étais plus pe­tite, Da­mien était ve­nu une fois pas­ser l’après-mi­di avec nous. De re­tour à la mai­son, après avoir fouillé dix mi­nutes dans son se­cré­taire – main­te­nant grand ou­vert –, il m’a don­né une pho­to abî­mée sur la­quelle on pou­vait voir deux jo­lies têtes blondes en maillot de bain oc­cu­pées à cons­truire un châ­teau de sable. Je n’ai au­cun sou­ve­nir de ce mo­ment. Je me rap­pelle juste que mon père a dit que c’était l’en­fant d’un de ses amis qui tra­vaillait beau­coup et n’avait per­sonne pour le gar­der. Comme mon de­mi-frère ap­pe­lait mon pa­pa par son pré­nom, je n’ai pas in­sis­té. À 2 ans, je n’étais pas aus­si cu­rieuse et sus­pi­cieuse qu’au­jourd’hui. Cette pho­to m’a bou­le­ver­sée. J’ai eu le sen­ti­ment que mon père nous avait bri­més comme s’il re­niait ses ra­cines et son pas­sé. C’est un com­por­te­ment égoïste que j’ai eu beau­coup de mal à ac­cep­ter. Mais j’ai ac­cu­sé le coup.

J’AI LE SEN­TI­MENT D’AVOIR GRAN­DI

Ma mère dit que je suis moins im­pul­sive et tê­tue, j’ai ap­pris à être plus in­dul­gente. J’ai énor­mé­ment tra­vaillé sur moi pour ne pas en vou­loir à mon père et em­pê­cher la ran­coeur de s’ins­tal­ler. Mais j’en garde un pe­tit goût amer. Nous avons beau­coup per­du de temps et rien ne pour­ra chan­ger ce sen­ti­ment de gâ­chis. Reste Da­mien, mon frère. J’ap­prends beau­coup à ses cô­tés, d’ailleurs nous nous té­lé­pho­nons au moins une fois par se­maine. On se parle ou­ver­te­ment, sans ta­bous. Il est de­ve­nu mon con­fident et ré­ci­pro­que­ment. Il n’ac­cuse per­sonne et prend les choses telles quelles le sont au­jourd’hui. Dans un mois, et contre l’avis de notre père qui es­time que nous brû­lons les étapes, ma soeur et moi des­cen­dons à Mar­seille pour pas­ser deux jours avec lui. Il semble pres­sé de nous pré­sen­ter à ses amis les plus proches. Pour le mo­ment, nous n’en­vi­sa­geons pas de cé­lé­brer les fêtes de fin d’an­née en­semble, on at­tend de mieux se connaître pour se faire des ca­deaux vrai­ment per­son­nels. Notre père m’a ré­cem­ment confié qu’il n’ima­gi­nait pas un seul ins­tant, dans ses rêves les plus fous, que sa fille se­rait la pe­tite pro­té­gée de son fils ca­ché, et dé­sor­mais aî­né.

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