Un an après… mon épi­la­tion in­té­grale (et dé­fi­ni­tive)

Be - - SOMMAIRE - — PRO­POS RE­CUEILLIS PAR F IONA SCH­MIDT

L’AMOUR TIENT PAR­FOIS À UN CHE­VEU. VOIRE À UN POIL, OU À UNE AB­SENCE DE POIL. C’EST LA CONSTATATION DOUCE-AMÈRE DE CHARLOTTE, DRH DE 34 ANS.

Vous est-il dé­jà ar­ri­vé d’ima­gi­ner l’une de vos col­lègues faire l’amour ? “Celle-ci doit être aus­si chaude qu’un pro­tège-théière, alors que celle-ci a la cu­lotte qui ré­clame, ça se voit...” Vous est-il ar­ri­vé de les ima­gi­ner nues ? Men­teuse ! Je pa­rie que si je vous de­man­dais la­quelle est adepte du jar­din à la fran­çaise – épi­la­tion au com­pas et toi­son éga­li­sée au mil­li­mètre –, et la­quelle laisse faire la na­ture, vous me ci­te­riez spon­ta­né­ment des noms, pas vrai ? Eh bien si je suis votre col­lègue, vous vous trom­pez. Moi, cette fille à car­ré brun, qui tire son pull over­size sur ses hanches à chaque fois qu’elle se lève, j’ai le sexe d’une porn star : lisse, rose et par­fai­te­ment im­berbe. Les bons jours, je trouve qu’il res­semble à un abri­cot. Les mau­vais, qui sont beau­coup plus fré­quents, il me rap­pelle la fos­sette entre la cuisse et le mol­let de ma filleule de 9 mois. La plu­part du temps, j’ai l’im­pres­sion d’avoir un sexe non abou­ti. Pas une chatte, pour le dire clai­re­ment. La guerre a com­men­cé il y a vingt ans. J’avais 14 ans, et un amou­reux qui vou­lait m’em­me­ner à la pis­cine. Son re­gard s’est coin­cé entre ma cuisse et ma cu­lotte, d’où dé­pas­saient trois poils châ­tains. Après ça, il ne m’a plus ja­mais de­man­dé d’al­ler où que ce soit avec lui, même en pan­ta­lon. Avait-il été émous­tillé ou dé­goû­té ? Je n’ai pas me­né l’en­quête, mais je pense que mon ob­ses­sion est née ici, dans le mi­roir des ves­tiaires des filles, quand je m’étais ren­du compte qu’en plus, mon maillot était trans­pa­rent... La gêne m’avait sub­mer­gée, et une se­maine après cet épi­sode, je li­vrais ma pre­mière ba­taille contre le poil : ra­soir et gel à ra­ser de pa­pa, tri­angle iso­cèle mais clas­sique. En­suite, hor­mis le désher­bant, je peux me van­ter d’avoir à peu près tout es­sayé en ma­tière d’épi­la­tion : ra­soirs de deux à cinq lames, crème, épi­la­teur élec­trique, cire... Pas mal, la cire, mais c’est dou­lou­reux, et ça fi­nit tou­jours par re­pous­ser. Alors un jour, quand une amie m’a par­lé de son épi­la­tion dé­fi­ni­tive au la­ser, j’ai eu la même ré­ac­tion que Moïse face au buis­son ardent. Sauf que mon Épi­pha­nie per­son­nelle m’a coû­té plu­sieurs mois de sa­laire, et une bonne tranche d’ego. Ri­go­lez, mais je ne suis pas lec­trice de ma­ga­zines fé­mi­nins, ni geek de la cos­mé­to : je ne sa­vais pas qu’il fal­lait plu­sieurs séances pour éra­di­quer le poil. Après cinq ren­dez-vous dou­lou­reux, mon pu­bis res­sem­blait à la carte des Sey­chelles. Asy­mé­trique. Et à force d’étendre la zone de com­bat pour éga­li­ser les deux cô­tés, je n’ai bien­tôt plus eu qu’un pe­tit ti­cket de mé­tro, vu de pro­fil : de guerre lasse, j’ai fait tout en­le­ver. Mon compte en banque était aus­si nu que mon mont de Vé­nus. J’en ai pleu­ré, lit­té­ra­le­ment.

L’IM­PRES­SION D’ÊTRE UNE CHAUDASSE

Si le contact di­rect de la peau avec le tis­su était plu­tôt agréable, je n’ar­ri­vais plus à consi­dé­rer mon sexe au­tre­ment qu’une pièce dé­ta­chée de mon corps : il ne me res­sem­blait pas, et sur­tout, il ne res­sem­blait pas à l’image que je vou­lais don­ner de moi-même aux hommes. Moi qui suis d’un na­tu­rel ti­mide, et qui ai ten­dance à ren­trer le ventre quand je fais l’amour pour ra­va­ler mes com­plexes, j’avais peur de don­ner à mes amants l’im­pres­sion d’être une chaudasse ou une aya­tol­lah de l’hy­giène cor­po­relle. Me re­gar­der nue dans un mi­roir était im­pos­sible, alors me désha­biller de­vant un mec... J’ai mis quelque temps avant de faire l’amour à nou­veau. Le pre­mier était un pe­tit brun à lu­nettes, en ap­pa­rence aus­si ré­ser­vé que moi, qui a mis trois se­maines avant d’oser glis­ser une main sous mon pull. Mais quand il s’est aven­tu­ré sous ma jupe, son re­gard a chan­gé du tout au tout. “Ah, t’es comme ça, toi, j’au­rais pas cru !”, a-t-il mar­mon­né avant de ral­lu­mer

UN AN APRÈS... MON ÉPI­LA­TION IN­TÉ­GRALE (ET DÉ­FI­NI­TIVE)

la lu­mière, et de me re­tour­ner sur le ca­na­pé comme une crêpe pour me faire trois bons cha­pitres du Ka­ma­su­tra, avec les bo­nus. Je me suis sen­tie hu­mi­liée, et idiote : je m’étais créé un nou­veau com­plexe qui al­lait me suivre, ou plu­tôt, me pré­cé­der, toute ma vie. “Waouh, j’adore !”, “Ah, non, dé­so­lé, là, je ne peux pas”, “Mais, heu, ça va res­ter comme ça ?” : voi­là les ré­flexions aux­quelles j’ai eu droit. J’ai vu des mecs chan­ger de cou­leur, d’autres sau­ter du lit comme si je les avais mor­dus – “Dé­so­lé, c’est pas toi, mais bon...” –, j’ai croi­sé des fé­ti­chistes qui s’igno­raient, des fous de por­no qui voyaient en moi la se­cré­taire nym­pho de leurs fan­tasmes, des ré­acs de l’épi­la­tion ca­chés sous des queu­tards... Et moi, je ne par­ve­nais tou­jours pas à me ré­con­ci­lier avec “ça” : je ne me ca­res­sais plus, mon sexe était de­ve­nu un far­deau, pire, un ta­bou, que je tâ­chais d’igno­rer la plu­part du temps.

DA­VAN­TAGE DE SEN­SA­TIONS LE SEXE NU

Et puis, six mois après l’ab­di­ca­tion de mon der­nier poil, j’ai ren­con­tré Ma­this. Échau­dée par mes ex­pé­riences pas­sées, je lui ai tout de suite par­lé de ma “par­ti­cu­la­ri­té”, et du fait que c’était plus ou moins un ac­ci­dent. Il a ri­go­lé, et il a par­lé d’autre chose. Cette nuit-là, il m’a ca­res­sée long­temps avec sa bouche, très ten­dre­ment, et pour la pre­mière fois, j’ai com­pris ce que les filles sur les fo­rums de dis­cus­sion vou­laient dire quand elles pré­tendent qu’on a plus de sen­sa­tions le sexe nu... Ma­this et moi sommes vite tom­bés amou­reux, et les trois pre­miers mois ont été idyl­liques. Il ne m’a ja­mais dit qu’il ai­mait mon dé­sert pu­bien, mais il ne m’a ja­mais dit non plus qu’il ne l’ai­mait pas. “Je ne se­rais pas contre un pe­tit quelque chose là-des­sus”, me ta­qui­nait-il par­fois, ce à quoi je ré­tor­quais, sur le même ton, et en ca­res­sant son crâne ra­sé : “Et moi, je ne se­rais pas contre un pe­tit quelque chose ici.” Jus­qu’à ce que je tombe sur l’his­to­rique de son or­di­na­teur, à la re­cherche du nom de l’hô­tel qu’on avait ré­ser­vé, pour notre pre­mier week-end en­semble à l’étran­ger. Mais au lieu de “week-end à Rome”, j’ai trou­vé : “femmes poi­lues”. La douche froide. À force de ques­tions, de me­naces et de sup­pli­ca­tions, il a fi­ni par ad­mettre qu’il était en ef­fet un adepte de la toi­son, et qu’il trou­vait ri­di­cule cette mode du sexe pré­pu­bère chez les filles. J’ai os­cil­lé un mo­ment entre la honte et la co­lère, avant que mes sen­ti­ments pour lui ne me conduisent à goo­gue­li­ser “greffe de poils”. Il exis­tait bien une cli­nique spé­cia­li­sée dans la re­fo­res­ta­tion pu­bienne en Co­rée, mais mon épi­la­tion avait eu rai­son de mes éco­no­mies, et puis la Co­rée, c’est loin... C’est alors que, par amour, j’ai com­mis l’ir­ré­pa­rable : com­man­der une per­ruque pu­bienne sur In­ter­net... Aïe, comme vous dites. Car évi­dem­ment, l’ob­jet res­sem­blait da­van­tage à un Popples qu’à un sexe. J’ai fi­ni par me re­por­ter sur un ac­cé­lé­ra­teur de pousse de che­veux, qui m’a per­mis d’ob­te­nir un du­vet de bé­bé pêche au bout d’un mois... Ma­this louait mes ef­forts, mais notre re­la­tion se dé­gra­dait : nous fai­sions moins l’amour, car toute ma li­bi­do était concen­trée sur la vo­lon­té que je met­tais à le sa­tis­faire, et il a com­men­cé à me faire des ré­flexions “bien in­ten­tion­nées” pour que je fasse da­van­tage de sport, ou que je re­de­vienne châ­tain, car il trou­vait les blondes fades, ou que je brigue tel ou tel poste dans ma boîte parce que j’étais sous-ex­ploi­tée... Au dé­but, pour lui plaire et pour pré­ser­ver notre re­la­tion à la­quelle je conti­nuais de croire, j’ai te­nu compte de ses re­marques. J’ai tro­qué mes jeans contre des ju­pettes et des ta­lons, “plus fé­mi­nins”, j’ai com­men­cé à por­ter du rouge à lèvres, moi qui ne me ma­quillais que pour les grandes oc­ca­sions, j’ai pris des cours de cui­sine... Bref, je me trans­for­mais en quel­qu’un qui ne me res­sem­blait pas, tout ça parce que mon pu­bis n’en­trait pas dans ses ca­nons de per­fec­tion ! Un soir, tout en m’em­bras­sant, il a fait une re­marque sur le bor­del qui ré­gnait dans mon ap­par­te­ment. C’est alors que mon cer­veau a fait un tour sur lui-même. Je l’ai re­gar­dé droit dans les yeux et lui ai ba­lan­cé : “Ac­cepte-moi comme je suis ou casse-toi.” Il n’a pas com­pris ma ré­ac­tion, m’a dit qu’il ne vou­lait pas me perdre, qu’il di­sait ça “pour mon bien”. Alors je lui ai de­man­dé de par­tir.

IL M’A PRISE COMME J’ÉTAIS

Cette mésa­ven­ture avec Ma­this a eu le mé­rite de me ré­con­ci­lier avec mon er­reur – ou plu­tôt de l’as­su­mer comme fai­sant dé­sor­mais par­tie de moi. Je ne suis tou­jours pas fière de mon sexe glabre, mais lui et moi, on re­fait connais­sance, pe­tit à pe­tit. Par ailleurs, je sors avec quel­qu’un de­puis trois se­maines. Il com­mande tou­jours la même chose au res­tau­rant et dit “in­fer­mière” au lieu d’ “in­fir­mière”, mais il ne veut pas me chan­ger. Et il n’a pas émis le moindre ho­quet, de sur­prise, d’ex­ci­ta­tion ou de dé­goût, quand j’ai en­le­vé ma cu­lotte la pre­mière fois. Il m’a prise comme j’étais, avec mes zones d’ombre et les autres. Si ça se trouve, la guerre froide entre mon sexe et moi est en train de se ré­chauf­fer.

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