Tra­vail : elles ne dé­crochent plus

Be - - SOMMAIRE - — GAËL LE BELLEGO

CELLES QUI CHECKENT LEURS MAILS PROS SOIR ET WEEK-END SE RECONNAÎTRONT DANS CE QU’ON AP­PELLE LE “WORKEND”. GARE AU BURN-OUT !

ana­lyse le so­cio­logue Vin­cen­zo Sus­ca, maître de confé­rences à l’uni­ver­si­té Paul-Va­lé­ry (Mont­pel­lier III)*. “Vole en éclats la cul­ture pro­tes­tante – celle dé­non­cée en 1905 par l’éco­no­miste Max We­ber** – qui édic­tait le tra­vail comme un sa­cri­fice de soi, re­prend-il. Le moyen, par la souf­france, de ga­gner son pain. Avec le di­manche pour ré­com­pense.” Les chan­sons po­pu­laires fleu­rant bon les congés payés nous re­viennent en tête, celles de Ray Ventura et ses Col­lé­giens (“Qu’est-ce qu’on at­tend pour être heu­reux ?”) ou le “Quand on s’pro­mène au bord de l’eau” en­ton­né par Jean Ga­bin dans “La Belle Équipe” (“Du lun­di jus­qu’au sa­me­di/ Pour ga­gner des ra­dis/ Quand on a fait sans en­train/ Son bou­lot quo­ti­dien/ Le di­manche vi­ve­ment/ Qu’on file à Nogent/ Alors brus­que­ment/ Tout de­vient char­mant”). C’est la fin d’un mo­dèle au­quel s’ac­cro­chait en­core la gé­né­ra­tion de nos pa­rents. Plus la nôtre.

Pour­quoi tu fais ça ?

Des chiffres, des preuves. L’étude la plus ré­cente est an­glaise, me­née par la com­pa­gnie d’as­su­rances MetLife en 2013 : 52 % des femmes ad­mettent tra­vailler le week-end (contre 59 % des hommes), et 25 % luttent pour ne pas y pen­ser. En France, se­lon une en­quête Ifop pour Good Tech­no­lo­gy da­tant de 2012, 67 % des cadres conti­nuent à be­so­gner une fois chez eux, et consacrent quatre heures par se­maine à la chose. Les 35 heures, mon oeil ! Les rai­sons in­vo­quées rem­pli­raient un clas­seur à an­neaux. Par­fois, c’est in­hé­rent au tra­vail lui-même. Au­drey, 28 ans, se plie en quatre au sein d’une agence évé­ne­men­tielle qui or­ga­nise des ma­riages de luxe. “Comme nos clients payent cher, il faut être dis­po qua­si­ment 24 h/24. Et les ma­riages, bien sûr, ont ra­re­ment lieu un mar­di. Je me re­trouve par­fois à 22 heures, la veille des noces, à ras­su­rer la fu­ture ma­riée. Je ne dé­clare pas ça en heures sup !” Va­lé­rie, 34 ans, trime dans une com­mu­nau­té d’ag­glo­mé­ra­tion de Seine-et-Marne. Elle y pré­pare, par­fois dans le rush, les in­ter­ven­tions po­li­tiques de sa chef. “Je ra­mène du bou­lot à la mai­son un à deux soirs par se­maine et un peu le week-end. Des tâches qui né­ces­sitent de la concen­tra­tion. Ici, au calme, loin de l’open space et des col­lègues qui m’in­ter­rompent, j’avance mieux.” Aude, Lilloise de 33 ans qui tra­vaille dans le com­mu­ni­ca­tion, “ar­range” quant à elle son “ex­tra time” : “Plu­tôt que de bos­ser chez moi, je fais du co­wor­king. Au Mul­ti­bu­ro***, je té­lé­tra­vaille avec l’im­pres­sion moins grande de tout mé­lan­ger. Vies pri­vée et pro­fes­sion­nelle sont dé­cloi­son­nées.” De­nis Mon­neuse, so­cio­logue à l’Ins­ti­tut d’ad­mi­nis­tra­tion des en­tre­prises (IAE) de Pa­ris, au­teur du “Sur­pré­sen­téisme” (éd. De Boeck), pour­suit : “Il y a aus­si ces cadres qui tra­vaillent le di­manche soir pour an­ti­ci­per le lun­di ma­tin et en dé­sa­mor­cer la charge stres­sante. C’est un ef­fort pour un confort. Mais s’ils avaient pu le faire dès le ven­dre­di soir, sûr qu’ils au­raient été ra­vis !” Le syn­drome semble tou­cher tout le monde. Notre so­cio­logue nuance : “Il se dé­ve­loppe sur­tout chez les sa­la­riés ayant des postes à res­pon­sa­bi­li­tés. Mais aus­si chez les hy­per­cons­cien­cieux...” Faut-il voir en ce workend (comme les An­glo-Saxons ap­pellent ce phé­no­mène), une dé­sa­cra­li­sa­tion des loi­sirs ? Le so­cio­logue Jean Viard ré­pond en chiffres : “Au XIXe siècle, sur une vie qui comp­tait 500 000 heures, on en pas­sait 200 000 à tra­vailler. Au­jourd’hui, l’es­pé­rance de vie s’est al­lon­gée à 700 000. Et on n’en tra­vaille que 10 % ! Nous sommes au contraire pas­sés d’une so­cié­té du la­beur à une so­cié­té du temps libre.” Vin­cen­zo Sus­ca ren­ché­rit : “On ac­cède à une vo­lon­té lu­dique de tout. Le sa­lut n’ar­ri­vant plus après la mort, la jouis­sance doit être im­mé­diate. On baigne en pleine cul­ture de la ré­créa­tion.” Rap­pe­lons ain­si qu’il nous ar­rive de bul­ler sur notre lieu de

tra­vail (que je “fa­ce­booke”, que je mate une “lol­ca­te­rie” sur YouTube...). Le son­dage Ifop pré­ci­té ré­vèle que 96 % des cadres s’adonnent à des ac­ti­vi­tés pri­vées au bu­reau. Évi­dem­ment, un ser­ru­rier ou une bou­lan­gère se sen­ti­ront moins concer­nés... On ne tur­bi­ne­rait donc pas plus. C’est juste que vies pro et per­so s’in­ter­pé­né­tre­raient. Un cou­pable tout dé­si­gné : le smart­phone, qui nous rend joi­gnable, à la mer­ci du N+1... Il est par­tout : entre 2008 et 2012, ses ventes en France ont grim­pé de 1 à 13,5 mil­lions d’uni­tés, se­lon l’ins­ti­tut GFK. On passe deux heures par jour à le re­gar­der les yeux dans les pixels, on le sort cent cin­quante fois de sa poche au quo­ti­dien (étude KPCB), on s’in­vente un mot pour dé­fi­nir l’ad­dic­tion (la “no­mo­pho­bie”), et on frôle sans le sa­voir l’“app burn-out” (800 000 ap­pli­ca­tions pour iP­hone existent !). Il n’y a plus de lieux de re­pli (ah, ces gens qui ré­pondent même aux wa­ters) ni de zones blanches. Pa­ra­doxe de cet ou­til de li­ber­té qui de­vient ob­jet d’alié­na­tion. Fin juillet, une étude d’un site an­glais ré­vé­lait même que 60 % des femmes in­ter­ro­gées avaient dé­jà stop­pé une par­tie de jambes en l’air pour che­cker leur dou­dou ! Nous sommes donc non-stop sur le qui-vive. “On ob­serve du coup une ac­cé­lé­ra­tion du temps, re­marque De­nis Mon­neuse. En tant que consom­ma­teur ou client, nous ne sup­por­tons plus d’at­tendre. Les sa­la­riés doivent alors faire preuve d’une ré­ac­ti­vi­té re­mar­quable et fonc­tion­ner dans l’ur­gence.” Tout de­vient TTU (très très urgent). À ne plus sa­voir hié­rar­chi­ser les prio­ri­tés. Le phi­lo­sophe Pas­cal Cha­bot, dans “Glo­bal burn-out” (éd. PUF), écrit : “L’heure est par­tout, le temps nulle part. Le terme dead­line ré­sume com­bien notre tem­po­ra­li­té est de­ve­nue mor­bide. Le temps « ligne de mort », c’est la mi­nute fa­tale et an­gois­sante, l’ins­tance au-de­là de la­quelle nous de­ve­nons per­dant. Le temps s’est mé­ta­mor­pho­sé en une den­rée dont l’épui­se­ment est source d’in­quié­tude.” Ouch ! Mais vite, la suite, nous n’avons pas le temps de co­gi­ter...

Sois par­faite et tais-toi

Ce n’est pas la seule ex­pli­ca­tion au workend. Il y a aus­si notre per­fec­tion­nisme chro­nique. Telle Ma­rie, sty­liste d’une marque de prêt-à-por­ter pour en­fants : “En pé­riode de col­lec­tion, je vais dé­bor­der mes ho­raires sans cal­cul : l’es­sen­tiel, c’est que le job soit bien fait.” Pour ar­ron­dir ses fins de mois, Ma­rie est aus­si pho­to­graphe d’évé­ne­ments**** (ma­riages et consorts) sur son “temps libre”. “J’ai par­fois la flemme de bos­ser un di­manche, avec juste l’en­vie de voir un DVD en man­geant des bon­becs avec mon mec. Mais je ne peux pas, ce ne se­rait pas pro. Alors je me re­trouve, comme l’autre fois, à em­mer­der mon monde parce que le Wi­Fi n’était pas top et que je de­vais en­voyer des e-al­bums à une ma­riée. Du bord d’une pis­cine, en pleines va­cances à Per­pi­gnan...” Comme des sia­mois, per­fec­tion­nisme et culpa­bi­li­té ne se dé­collent pas. De plus en plus, on vit mal de ne rien faire. De dé­bran­cher. Sandra, jour­na­liste de 29 ans, confirme : “J’ai l’im­pres­sion de di­la­pi­der mon temps, de me lais­ser dé­pas­ser par ceux qui bossent. Un simple ra­len­tis­se­ment et je me trouve confron­tée à un sen­ti­ment de vide.” Un ma­na­ge­ment toxique et vam­pire peut pro­fi­ter de ces fra­gi­li­tés. Il au­rait tort de s’en pri­ver : une étude de l’uni­ver­si­té de Ca­ro­line du Nord*****, réa­li­sée fin 2012, prouve que plus les per­sonnes culpa­bi­lisent fa­ci­le­ment, plus elles sont hon­nêtes et humbles, plus leur com­por­te­ment est éthique et res­pon­sable. Du miam miam pour votre boîte. Les consé­quences du workend peuvent être dé­vas­ta­trices. D’abord sur la vie pri­vée. Pour les so­los, “tra­vailler le week-end les em­pêche de ren­con­trer quel­qu’un. Ce rythme leur convient car le tra­vail comble leur so­li­tude, af­firme De­nis Mon­neuse. Et ils ont une bonne

ex­cuse d’être seuls : leur job est très pre­nant.” Le ser­pent qui se mord la queue. Ce qui vaut pour l’amou­reux vaut pour les amis, la vie so­ciale en gé­né­ral, avec un iso­le­ment ter­rible à la clé. Et quand on vit en couple, mieux vaut avoir un mec com­pré­hen­sif. Ou mi­roir. Ma­rie ad­met que faire des de­vis ou re­tou­cher des pho­tos jus­qu’à 1 heure du mat’ a des ef­fets sur sa vie in­time. Au­drey (celle qui tra­vaille dans l’évé­ne­men­tiel) ne peut plus se plaindre : “Mon mec me ré­pond illi­co : « C’est ta faute, tu ne sais pas mettre de li­mites ! »” Pas faux. Pour évi­ter tout conflit, Sandra, la jour­na­liste, va che­cker ses mails dans les WC ou pré­texte une course à faire pour taf­fer, de­puis un banc, sur son iPad. Sans par­ler des pa­rents qui ne pigent rien. Au­drey : “Ma mère, ita­lienne, s’in­quiète sou­vent pour ma san­té. « Tu as fi­ni à mi­nuit ! Mais faut que tu dormes ! Tu manges bien ? » Je lui mens, je re­la­ti­vise. Alors qu’en vrai, j’ai les nerfs en pe­lote et de l’ec­zé­ma sur les bras.”

Ne dors pas, je le veux

Ré­vo­lu­tion des ha­bi­tudes, le workend laisse des traces. Se­lon le psy­cho­logue du tra­vail Pierre-Éric Sut­ter, dont le der­nier livre, “Ré­in­ven­ter le sens de son tra­vail” (éd. Odile Ja­cob), vient de pa­raître, “il n’y a du coup plus de dé­con­nexion, donc de cou­pure men­tale. À moins de se ré­ser­ver des sas, on risque l’épui­se­ment et l’iso­le­ment so­cial”. Le pro­fes­seur de psy­chia­trie Ro­land Jouvent, di­rec­teur du centre Émo­tion du CNRS à l’hô­pi­tal de la Pi­tiéSal­pê­trière, doit pro­chai­ne­ment sor­tir ses conclu­sions (chez Odile Ja­cob) sur les ef­fets du nu­mé­rique sur le cer­veau. Au “Monde”, il y a deux ans, il ré­pon­dait dé­jà : “Les NTIC [Nou­velles tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion, ndlr] ac­cen­tuent la pres­sion et le sur­me­nage in­tel­lec­tuel. En sup­pri­mant les li­mites du monde phy­sique réel, elles sa­turent l’in­for­ma­tion. [...] Les mails in­ces­sants sont dé­vi­ta­li­sés et quan­ti­ta­ti­ve­ment in­hu­mains. C’est un cercle vi­cieux qui peut fa­vo­ri­ser le burn-out.” Le mot est lâ­ché. Avant d’ar­ri­ver à cet ex­trême (lire le té­moi­gnage d’Aude ci-contre), la plu­part de nos “té­mouines” ad­mettent de l’épui­se­ment, des troubles mus­cu­lo-sque­let­tiques, un blues par­fois, et sur­tout du stress par ki­lo­watts. La Fon­da­tion eu­ro­péenne de Du­blin, un ins­ti­tut d’études rat­ta­ché à la Com­mis­sion eu­ro­péenne, a pu­blié en 2012 une étude ré­vé­lant que les ni­veaux de stress les plus éle­vés chez les sa­la­riés se si­tuent en France (après la Grèce et Chypre). La crise a fait son tra­vail, sour­nois. Car c’est d’abord la peur du chô­mage qui pousse nos “wor­ken­ders” à bos­ser sans ar­rêt. “Il y a une telle com­pète, ad­met une chef de pro­duit dans la banque. On n’a pas le choix. Si tu te poses et rou­pilles au pied d’un arbre, tu te fais bouf­fer toute crue par les autres.” Alors, que faire ? La pa­role au psy Pierre-Éric Sut­ter : “S’en re­mettre aux par­te­naires so­ciaux si ça ne va plus. Si­non, dé­dia­bo­li­ser. Peut-être faut-il voir dans cette po­ro­si­té entre vies pro et pri­vée, une nou­velle ère. Les temps ne se­ront plus vé­cus suc­ces­si­ve­ment (après la se­maine, ouf ! le week-end) et en op­po­si­tion, mais en sym­biose ! On va se cons­truire, s’épa­nouir « glo­bal », bou­lot et loi­sirs im­bri­qués. L’es­sen­tiel est de se ré­ser­ver des mo­ments-bulles.” Res­pi­rez, souf­flez. Sandra conclut : “Ma re­traite, plu­tôt que d’at­tendre 67 ans et une ar­thrite pour la tou­cher, je la prends dès main­te­nant, à 29 ans, et par pe­tits bouts. Un cours de yo­ga par-ci, une heure de shop­ping par-là.” Entre deux réunions... *Co­au­teur de “Ré­créa­tions : ga­laxie de l’ima­gi­naire post­mo­derne” (CNRS Édi­tions). **Dans “L’Éthique pro­tes­tante et l’es­prit du ca­pi­ta­lisme” (éd. Po­cket). ***So­cié­té de lo­ca­tion de bu­reaux en co­wor­king à Pa­ris, Lille, Lyon, Mar­seille… mul­ti­bu­ro.com ****lesp­tits­clics­de­ma­rie.com/blog/ *****Pa­rue dans la re­vue amé­ri­caine “Current Di­rec­tions in Psy­cho­lo­gi­cal Science”.

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